Lettre n°1 : écrite par orlanimagine

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Cher inconnu,

Les autres femmes me disent de ne surtout pas donner mon nom dès la première lettre, mais je trouverais ça grossier de ne pas me présenter. Je m'appelle Marjolaine, j'ai 18 ans, et j'ai pris la décision de vous écrire. Je n'écrirais pas seulement à vous, il y a tant d'hommes qui se trouvent seuls au front, à affronter la mort sans avoir le moindre soutien. Vous serez peut-être jaloux que je porte une attention particulière à d'autres hommes que vous, tout dépend de votre personne, mais c'est ainsi qu'est le travail des marraines de guerre.

Ici, je suis la plus jeune. Marie a également 18 ans mais c'est son anniversaire demain. Nous sommes une cinquantaine à vous écrire presque chaque jour. Ce que j'apprécie en rédigeant toutes ces lettres, c'est que ça me permet de me détendre après avoir fait le travail au champ avec grand-mère. Grand-père est partie à la guerre, nous ne sommes plus que toutes les deux pour nous occuper des travaux quotidiens. Chaque week-end, ma cousine Louise passe à la maison pour nous aider un petit peu. Je la trouve très courageuse de faire ça, elle n'a que treize ans. Elle part de chez elle à six heures du matin, marche presque dix kilomètres, et elle nous aide à retourner la terre, récolter nos semences ou planter de nouveau nos graines. Je l'admire énormément.

Grand-mère veut que je songe au mariage, elle pense qu'il est temps que je trouve un mari aimant. Je ne me sens pas encore prête à affronter tout les mœurs du mariage, je suis bien trop jeune et bien trop fragile. J'imagine que c'est un peu pour ça que j'ai décidé d'être marraine de guerre. J'ai dans l'espoir de rencontrer mon futur époux. Malheureusement, même si je ne le connais pas encore, j'ai peur qu'il ne rentre pas de la guerre, ou du moins pas indemne. Vous me direz, personne ne revient indemne de la guerre. Je vous l'accorde. Mais j'estime qu'il y a des personnes plus aptes que d'autres à affronter toutes ces horreurs. Des personnes plus fortes physiquement mais surtout mentalement.

Ce que je vais vous demander vous semblera sûrement déplacé, mais j'aimerais que vous me racontiez réellement comment ça se passe. J'aimerais que vous me contiez vos conditions de vie, la manière dont on vous traite, comment c'est de voir ses coéquipiers mourir. Si vous ne trouvez pas la force de m'écrire tout cela, je ne vous en voudrais pas. Mais croyez-moi, ça peut vous être bénéfique. C'est toujours bon de dire ce que l'on a sur le cœur.

Pour finir cette lettre, je vais vous raconter comment nous vivons cette guerre, nous, les civiles protégeant vos arrières. Pour vous être honnête, je suis constamment terrifiée. J'entends souvent à la radio ces mauvaises nouvelles, relatant une fois de plus la mort de dizaines de personnes. Toutes ces villes pillées ou détruites par des bombes. Nous n'avons aucun moyen de nous protéger de cette horreur, de cette peur bouillonnante dans nos esprits. Il est vrai que nous ne sommes pas à plaindre, mais quant à mourir, je préfère mourir en ayant combattu jusqu'à mon dernier souffle. Que voulez-vous faire face à des hommes armés lorsque vous êtes une femme frêle dépourvu d'armes ? Il est impossible de se défendre. Je trouve ça regrettable. Je regrette d'être une femme par ces temps qui cours, une femme qui devra se soumettre aux désirs d'un homme, une femme qui sera prise pour un jouet tôt ou tard. Je ne sais pas si vous en avez conscience là où vous êtes. Tout ce que j'espère c'est que je n'écris pas à un de ces hommes, un de ces barbares que l'on ne peut qualifier d'humain.

Dans l'attente de votre réponse,
Avec tout mon amour,
Marjolaine.

Correspondance d'une fraternité oubliée.Stories to obsess over. Discover now