(C'est une improvisation sans promesse de suite, de quantité, ou de qualité.)

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Les décombres urbains n'avaient pas changé depuis son départ ; quelques carcasses automobiles rouillées et hantées par le fantôme du temps gisaient encore sur les rives de la route, les sapins se tordaient en vagues mélancoliques pour annoncer leur fin, les hiboux chantaient délicieusement leur mélodie chagrinée et le vieux Hector brûlait toujours ses mauvaises herbes et ses plastiques, qui dégageaient une épaisse fumée noire dont l'odeur était presque insoutenable.
Sa voiture roulait prudemment sur le goudron humide alors qu'il écoutait quelques chansons rockeuses en aspirant avidement le fluide de son cylindre de tabac -- il fumait depuis peu, simplement pour oublier la pression de son travail, de sa famille et de sa petite-amie, dont il se préoccupait de moins en moins.
Elle s'appelait Lucie, une petite brune aux cheveux courts et aux yeux noisettes. Elle ressemblait à une poupée fragile. Sa peau était neigeuse et lisse, ses lèvres charnues et framboises, et ses iris étaient bordées de nombreux cils. Une adorable jeune femme, douce, et attentionnée. Il avait eu besoin d'elle parce qu'il se sentait seul. Ainsi se rassurait-il. Il n'avait pas besoin d'elle dans ses jours heureux. Elle occupait l'espace quand il se sentait seul, elle occupait sa raison quand il se noyait dans ses réflexions.
Car Gaël était ce genre de garçon solitaire et penseur. Il aimait les sentiments mais ne les considéraient pas comme des plus essentiels dans l'avancement de sa vie. Il avait toujours calculé ses situations selon un enchaînement logique d'idées, passées et futures, afin de prendre les meilleures décisions. On le lui reprochait bien ; Gaël ne se préoccupait pas, disait-on, des sentiments des autres. Il les oubliait, tout simplement.
A l'horizon se dessinaient enfin les contours des buildings, peints de mille sphères lumineuses. Ainsi la ville ne dormait pas encore malgré l'heure tardive. Gaël avait choisi de revenir dans sa ville natale, où il gardait un petit studio, afin de prendre du recul sur le déroulement de son avenir. Il avait été débordé, et comme tout verre trop plein, il souhaitait plus que tout se laisser valser et se déverser quelques temps sur la sérénité de sa solitude. A la seule idée de se retrouver dans sa caverne de briques, son visage se détendit et il osa esquisser un sourire malgré les valises que traînaient ses yeux lourds.

--- Allô ? dit-il en collant son cellulaire à sa joue. J'arrive bientôt. Évidemment que je conduis si je ne suis pas encore arrivé... Lucie, réfléchis deux secondes aussi. Ta question était stupide. Je n'ai pas dit que tu étais stupide... Mais oui. Je t'appelerai demain. Peut-être. Non, je ne te le promets pas parce que je serai obligé de le faire. Arrête Lucie, tu me connais. Bye.

"Et tu ne me dis pas je t'aime ?" souffla-t-elle doucereusement.

--- Fais de beaux rêves.

Gaël soupira en fixant encore quelque seconde l'écran de son portable avant de l'éteindre avec lassitude. Il ne souhaitait appeler personne, ni ce jour, ni le lendemain.
Il stoppa enfin son moteur et l'affreux vrombissement s'estompa entre les façades des vieux bâtiments. Quelques voisins l'observèrent, curieux et indiscrets ; la ville n'avait pas l'habitude de recevoir de visites, elle était une prison entourée de campagnes plus tendres et beaucoup plus agréables. Gaël les vit également mais ne jugea pas nécessaire de leur adresser un signe ; ainsi se réfugia-t-il rapidement dans le hall de l'immeuble, fuyant avec sérénité ce qu'il avait rapporté de Paris.
Le froid accueillit son corps éreinté et sur son jeune visage se dessina un rictus amusé ; il se reconnaissait bien dans cette atmosphère, l'absence de chaleur ne montrait guère qu'aucune chaude vague ne pouvait s'installer, elle semblait simplement faire barrière afin de protéger son espace. Même si l'appartement ne l'avait pas reconnu, il comptait bien lui redonner vie.
Il avait oublié la lumière tamisée qu'offrait sa lampe de salon. Il se laissa tomber sur les coussins de son sofa et ses yeux se fixèrent sur le plafond noir. Il l'avait oublié lui aussi. Gaël aimait la nuit. Il jugeait bon de rendre son studio sombre ; premièrement, il savait qu'il était le seul à apprécier l'ambiance qu'il s'était créé et secondement, il appréciait bien plus observer les lumières caché dans l'obscurité plutôt que dissimulées par un trop plein d'éclairage.
Ses muscles se détendirent et ses lèvres laissèrent échapper quelques mots de son âme en un souffle apaisé. Le silence caressait sa peau et il se laissait fondre dans ses bras confortables. Son torse bombé d'air se compressa soudainement avant d'être secoué par de petits rires nerveux. Gaël repensait à son adolescence dans ce même studio, où il avait fêté ses dix-huit ans. Il ne pouvait pas réaliser que cinq années s'étaient écoulées depuis. Il détesta le temps. Il n'avait rien vu passer. Il haït la société. Il avait tout fait dans les règles pourtant, ses études, sa copine, sa famille, son travail... Et on lui prenait son temps sans promesse de le lui rendre. Boh, tu auras une bonne retraite mon goéland ne t'inquiète pas pour ça! raillai encore la voix irritante de sa mère. Bien sûr, s'il pouvait avoir une retraite... peut-être qu'il travaillerait jusqu'à ses soixante-quinze ans. Chose qui ne l'enchantait pas. Rien ne t'enchante aussi mon goéland... continuait-elle. Il lui avait pourtant maintes fois répété que ce surnom le révulsait. Et puis, des choses l'enchantaient. Comme cet appartement près de la mer, envahi de vide. Comme ce froid accueillant. Comme ce plafond noir dont il devait peindre des étoiles avec une personne spéciale.
Et ce n'était pas Lucie, ni sa mère et encore moins sa soeur. Ses amis étaient normaux. Non, il souhaitait être le seul à avoir, par la suite, la possibilité de contempler son ciel artificiel. L'autre devait en avoir le souvenir.
Car Gaël aimait l'idée d'être un souvenir. Ils étaient bien moins détestables que les personnes en elles-mêmes.

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⏰ Last updated: Sep 13, 2023 ⏰

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