Chapitre 1 - La nouvelle

12 2 3
                                        

Mes parents avaient eu cette fabuleuse idée de déménager à Boston.

Trois mois plus tard, je n'avais toujours pas décidé si je détestais cette ville ou si je détestais simplement le fait qu'elle ne soit pas Paris. Probablement un peu des deux.

Nous étions à la fin du mois de novembre, à quelques jours de Thanksgiving. J'étais assise au fond du bus scolaire, les écouteurs enfoncés dans les oreilles. Labrinth couvrait le bruit du moteur et les conversations autour de moi. Dehors, les maisons se succédaient sous un ciel gris qui semblait avoir décidé de ne jamais faire son travail correctement. À seize heures trente, il faisait déjà nuit. Les voitures étaient couvertes d'une fine couche de givre et les décorations de Thanksgiving commençaient à envahir les jardins.

Trois mois. C'était le temps qu'il m'avait fallu pour comprendre que le rêve américain était nettement moins glamour lorsqu'on devait attendre un bus scolaire dans le froid avec les doigts gelés.

Avant, en France, mes journées étaient assez simples. Lycée, déjeuner avec mes amis, shopping, devoirs que je repoussais jusqu'à la dernière minute, soirées le week-end. J'avais dix-sept ans et une vie que je trouvais parfaitement normale parce que je n'avais jamais connu autre chose.

Enfin... normale pour moi.

Mes parents, eux, avaient une définition assez particulière du mot.

Franck et Lydia Morel, mes parents, avaient toujours très bien gagné leur vie. Mon père travaillait dans l'immobilier et ma mère dans la finance. Ils avaient commencé avec pas grand-chose, construit leurs carrières et, avec le temps, notre famille avait fini par avoir beaucoup plus que ce dont elle avait réellement besoin.

Une belle maison. De belles voitures. Des vêtements que je choisissais parfois sans regarder le prix. Des vacances dans des endroits où l'eau était tellement transparente qu'on pouvait apercevoir les tortues de mer depuis le bateau. Des hôtels où le personnel connaissait notre nom avant même de connaître notre numéro de chambre. Des week-ends improvisés qui impliquaient généralement un billet d'avion plutôt qu'un plein d'essence.

Je n'avais jamais trouvé ça extraordinaire.

C'était simplement ma vie.

Et puis, un soir de juillet, mon père avait posé sa fourchette et annoncé qu'on déménageait aux États-Unis.

Comme ça.

Entre le plat et le dessert.

Je me souvenais encore de ma réaction.

— Pardon ?

Mon père avait souri comme s'il venait de nous annoncer une excellente nouvelle.

— Boston.

Ma mère avait immédiatement enchaîné sur les écoles, les universités, les opportunités professionnelles, la qualité de vie. Mon père avait parlé de ses nouveaux projets dans l'immobilier. Ils avaient pensé à tout.

Tout, sauf au fait que j'étais à deux mois de ma dernière année de lycée.

Lucas, mon petit frère, lui, avait trouvé ça génial.

Il venait d'avoir quinze ans et, contrairement à moi, il n'avait pas grand-chose à perdre. En France, il avait ses quelques amis, ses jeux vidéo, ses cours et son éternelle paire de lunettes qu'il oubliait parfois sur son bureau avant de partir au lycée. Il n'avait jamais été populaire. Il n'avait même jamais essayé de l'être.

Alors forcément, pour lui, les États-Unis représentaient une deuxième chance.

Pour moi, c'était autre chose.

J'avais passé des années à construire ma vie.

Mes amis. Mes habitudes. Mes soirées. Ma réputation.

Ma place.

En France, je n'avais pas besoin de réfléchir à la façon dont les gens me voyaient. Je savais.

Ici, personne ne savait rien.

Personne ne savait qui j'étais avant Boston. Personne ne savait que j'étais la fille qu'on invitait à toutes les soirées, celle dont on connaissait les tenues, les histoires, les amis. Personne ne savait même prononcer correctement mon prénom au début.

Et puis il y avait eu Addison.

La première personne à m'adresser la parole au lycée.

Je me souvenais encore de notre rencontre parce qu'elle était arrivée vers moi comme si nous nous connaissions depuis des années. Je sortais d'un cours, complètement perdue dans un couloir où toutes les portes se ressemblaient, quand elle s'était plantée devant moi.

— I love your bag. Is it a real Vuitton?

J'avais baissé les yeux vers mon sac.

— Oui.

Elle avait ouvert de grands yeux.

— Oh my God.

Je n'avais pas su quoi répondre.

Elle avait regardé le sac, puis moi, puis de nouveau le sac.

— Tu viens d'où ?

— France.

— Je savais.

— Comment ?

Elle avait haussé les épaules.

— Tu as une tête de Française.

Je crois que c'est à ce moment-là que j'avais commencé à l'apprécier.

Pas pour son sens de la logique, manifestement inexistant.

Pour son aplomb.

Trois mois plus tard, Addison était devenue la personne avec qui je passais le plus de temps au lycée.

Addi avait cette capacité assez impressionnante à être parfaitement maquillée tout en donnant l'impression de s'être préparée dans les cinq dernières minutes. Son top était beaucoup trop court pour la saison, ses ongles beaucoup trop longs pour être pratiques et ses cheveux blonds parfaitement bouclés encadraient un visage qu'elle passait probablement plus de temps à retoucher sur son téléphone qu'à regarder dans un miroir.

Elle était too much.

Vraiment too much.

Mais sa franchise me faisait rire, et puis, contrairement à beaucoup de gens que j'avais connus en France, elle ne faisait jamais semblant.

Je l'aimais bien.

Énormément, même.

Addi tira soudain sur mon écouteur.

Je sursautai.

— Tu sais que tu peux répondre quand je te parle ?

Je retirai le deuxième écouteur.

— Tu sais que tu peux éviter de m'agresser aussi ?

— Je t'ai parlé trois fois.

— Et moi, j'écoutais Labrinth.

— C'est bien ce que je dis. Tu m'ignorais.

Je la regardai.

— Quoi ?

— Rien.

— Tu me regardes bizarrement.

— Je me demandais juste comment tu fais pour ne pas avoir froid.

Elle baissa les yeux sur sa tenue.

— La beauté réchauffe.

— Bien sûr.

Elle sourit.

— Bref. Vendredi, t'es libre ?

The new girlMga kuwentong kahuhumalingan mo. Tumuklas ngayon