D'où viennent nos rêves ? Comment savoir si un souvenir étrange que l'on conserve et dont on ne parle à personne n'est que le fruit de notre imagination délirante, un tour joué par notre esprit embrumé lors d'un sommeil agité ou simplement un événement factuel depuis longtemps enfoui ? C'est de ce genre d'interrogations qu'il sera question tout au long de ce récit et le lecteur ne manquera pas de se croire à rêver lui aussi en plein jour.

Depuis aussi longtemps que je m'en souvienne, j'ai eu une admiration inexplicable ainsi qu'un attrait probablement mal placé pour les forêts de mon enfance. Ces enchevêtrements de verdure, où le soleil peine à faire passer ses rayons et où aucune règle géométrique ne semble avoir défini l'emplacement des arbres, des ronces, des fleurs s'il en est et des racines sur lesquelles les enfants tombent. Quand je vivais chez ma tante, je me rappelle très nettement que ces espaces boisés et sauvages étaient la source de bien des récits de mon imaginaire, qu'ils fussent héroïques ou cauchemardesques.

J'avais pour habitude de traverser les deux champs de maïs qui nous séparaient de la ferme voisine pour aller jouer avec le fils du voisin, faire des marches, du vélo et surtout partir à l'aventure. Évidemment nous allions en forêt et nous manquions de nous perdre tous les week-ends dans ces immenses étendues vallonnées qui entouraient leur maison. Je me rappelle très précisément d'un jour d'été où nous étions allés particulièrement loin, au-delà du cours d'eau en bas du chemin menant à la ville, nous étions allés encore plus bas avec nos vélos. Nous trouvâmes un champ en pente à l'allure délaissée au bas duquel commençait une forêt que jusqu'alors nous ne connaissions pas.

La forêt, ou plutôt le champ dans lequel nous étions, était bordée d'une clôture en bois, d'environ un mètre de haut. C'est ce détail qui avait excité notre curiosité au plus haut point. On ne met pas une telle barrière autour d'un champ de culture comme celui dans lequel nous étions. Tout nous portait à croire que cette barrière était "pour" si je puis dire, la forêt. S'agissait-il d'une propriété privée ? D'un terrain de chasse ? Vous connaissez les enfants, rien n'allait nous empêcher de pénétrer en ces lieux pour en faire notre nouveau terrain d'aventure. La suite de cette journée est beaucoup plus floue dans ma mémoire, mais je me rappelle que nous ne sommes jamais retournés dans cette forêt.

Nos escapades n'inquiétaient ni les parents de mon voisin ni ma tante, puisqu'à cette époque, les histoires d'enlèvement d'enfants étaient très rares et n'avaient pas encore secoué le pays comme aujourd'hui. Pourtant, un jour où je sonnais chez lui, ce fut sa mère qui m'ouvrit la porte. Son visage semblait fatigué ou marqué par une émotion que je n'avais pas encore appris à reconnaître. Elle eut du mal à formuler sa réponse quand je lui demandai si je pouvais voir mon ami. Les seuls mots qu'elle put me dire furent quelque chose comme "rentre chez toi mon garçon, fais bien attention". C'est donc déçu que je rentrai chez moi en roulant dans le chemin boueux que j'avais emprunté si joyeusement pour venir. Cette nuit-là il plut comme il pleut souvent en Bretagne, toutefois je ne trouvai pas le sommeil avant un long moment.

Ma fenêtre donnant sur les champs qui séparaient nos maisons, je ne pouvais m'empêcher de penser à mon ami, là, de l'autre côté du talus qui obstruait l'horizon. Je fis un rêve des plus étranges cette nuit-là, ou plutôt un cauchemar comme je le dis à ma tante plus tard quand je me réveillai en sursaut dans la nuit. Je roulai à pleine vitesse sur mon vélo tout-terrain dans la boue en direction de l'autre côté du talus quand je rencontrai mon ami, lui-même en selle. Sans un mot nous fonçâmes en direction du ruisseau au sud de sa maison en suivant le champ de maïs et lorsque nous franchîmes le cours d'eau, il se mit à me parler d'un ton électrisé de l'histoire que sa grand-mère lui avait racontée.

"Elle m'a dit que dans cette forêt, celle de la clôture, il y avait de vieilles légendes, des monstres et que c'est pour ça que les gens avaient construit cette barrière, pour faire comme si c'était un terrain ou quequ'chose comme ça pour que les enfants y aillent pas. Parce qu'avant ils avaient peur des loups ou je sais pas quoi. Moi j'pense que c'est pour garder un secret ou un château tu vois ?"

La forêt sans oiseauxStories to obsess over. Discover now