Chapitre 1

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​Les larmes de la maternité

​L'odeur d'éther et de désinfectant de l'hôpital de Forks pesait lourdement dans la petite chambre d'accouchement. Dehors, la pluie battante frappait les carreaux avec un rythme monotone, sculptant le décor grisâtre de cette journée de septembre. Sur le lit d'hôpital, Renée Swan tournait la tête vers le mur, les yeux gonflés de larmes, incapable d'affronter la réalité.

​Dans leurs berceaux de plastique transparent reposaient deux petites filles nées à quelques minutes d'intervalle. Deux visages minuscules, une ressemblance frappante. Mais pour Charlie Swan, jeune adjoint du shérif au salaire précaire, la joie de la paternité venait d'être terrassée par une réalité financière asphyxiante. Le jeune couple croulait déjà sous les dettes ; élever deux enfants était, pour eux, une impossibilité absolue. La décision avait été prise dans la douleur, murmurée à demi-mot entre deux crises de panique de Renée : l'une des filles resterait, l'autre serait confiée aux services sociaux dès la sortie de la maternité.

​Charlie s'approcha doucement des berceaux. Il attrapa délicatement la première fillette, celle qu'ils avaient décidé de garder et d'appeler Isabella. Puis ses yeux se posèrent sur la seconde. La petite seconde ouvrit alors ses paupières. Charlie en eut le souffle coupé. Le bébé le fixait avec une intensité troublante : son œil droit était d'un marron profond, presque noir, tandis que son œil gauche arborait un vert éclatant, aussi pur qu'une feuille de pin mouillée. Les yeux vairons.

​Une vague de culpabilité ravagea le cœur du jeune père. Les mains tremblantes, il fouilla dans la poche de son uniforme et en sortit un petit boîtier. Il y préleva une fine chaîne en argent massif, ornée d'un pendentif discret - un bijou simple qu'il avait acheté sur un coup de tête quelques jours plus tôt. Avec une précaution infinie, Charlie passa la chaîne autour du petit cou du bébé, veillant à ce qu'elle ne la blesse pas, avant de la glisser sous le fin tissu de son pyjama.

​- Je suis désolé, ma petite... chuchota Charlie, la voix brisée par un sanglot retenu. Garde ça avec toi. Un jour, peut-être, tu sauras d'où tu viens.

​Le soir même, alors que Renée quittait l'hôpital avec Isabella dans les bras, la seconde fillette était emportée par une assistante sociale. Sur le dossier administratif provisoire, faute de nom patronymique, on inscrivit la mention par défaut : Ariana Doe.

​Les années passèrent, traçant deux routes diamétralement opposées pour les deux sœurs.

​D'un côté, Isabella « Bella » Swan grandit entre Forks et Phoenix. De nature timide, maladroite et réservée, elle mena une enfance ordinaire, souvent couvée mais marquée par le divorce rapide de ses parents et la fragilité émotionnelle de sa mère. Bella apprit à se faire discrète, s'effaçant dans le décor, lisant des romans classiques dans sa chambre pour fuir un monde extérieur qui lui semblait trop vaste et chaotique.

​De l'autre côté de l'État, Ariana Doe grandit dans la froideur institutionnelle des orphelinats. Dès son plus jeune âge, sa différence frappa les éducateurs. Il y avait d'abord cette particularité physique : ses yeux vairons, ce contraste saisissant entre le marron et le vert qui intriguait les adultes mais effrayait les couples candidats à l'adoption. On la trouvait « trop étrange », « trop intense». Ariana essaya bien quelques familles d'accueil, mais aucune ne dura. Son regard semblait lire à travers les mensonges des adultes.

​Mais plus encore que ses yeux, c'était son esprit qui la distinguait. Ariana possédait une intelligence hors du commun, un QI exceptionnellement élevé. À cinq ans, elle lisait couramment. À huit ans, elle maîtrisait le programme du collège. Pour elle, l'apprentissage n'était pas un effort, mais une absorption spongieuse et rapide de la réalité. Très tôt, elle comprit que personne ne viendrait la sauver et qu'elle ne pouvait compter que sur elle-même.

​Loin d'être aigrie par son sort, Ariana développa une force de caractère impressionnante. Dans le grand orphelinat de Seattle où elle passa le plus clair de son adolescence, elle devint le pilier protecteur des plus jeunes. C'est elle qui aidait les petits à faire leurs devoirs, qui recousait les doudous déchirés et qui tenait tête aux encadrants injustes. Mais au fond d'elle, suspended à son cou, le petit pendentif en argent ne la quittait jamais. C'était son ancrage, la preuve muette qu'elle n'était pas tombée du ciel.

​Alors que Bella traversait une adolescence calme et effacée chez sa mère, Ariana prépara méthodiquement sa liberté. Consciente qu'à seize ans la prise en charge par l'État touchait à sa fin et qu'elle se retrouverait à la rue, elle n'attendit pas que le couperet tombe.

​Dotée d'une énergie inépuisable et d'un corps qui se développait avec assurance une silhouette athlétique en sablier, des hanches marquées et une présence physique qui imposait le respect, Ariana cumula les petits boulots dès que la loi le lui permit. Serveuse tôt le matin, plongeuse le soir, aide-archiviste le week-end, et bientôt apprentie dans un salon de tatouage clandestin où son coup de crayon précis et son esprit artistique firent des merveilles. Elle apprenait tout, vite et bien. Elle économisait chaque centime, refusant le superflu.

​À seize ans très précis, le jour même de sa sortie officielle de l'orphelinat, Ariana avait amassé un pécule confortable. Son intelligence financière et son pragmatisme lui permirent de concrétiser son plan d'autonomie :

​Le permis et le toit : Elle passa son permis de conduire avec un score parfait et dégotat un ancien camping-car d'occasion, premier prix, mais doté d'une mécanique solide qu'elle révisa elle-même. Ce véhicule devint sa maison, son cocon de liberté sur roues.

​Le compagnon : Lors d'un déplacement dans un refuge pour animaux de la région, elle croisa le regard d'un jeune chien-loup croisé, recueilli après avoir été abandonné. L'animal était méfiant, sauvage, rejeté par tous. Quand Ariana s'approcha, le chien fixa ses yeux vairons sans grouiller. Une connexion immédiate s'établit. Elle l'adopta sur-le-champ et le nomma Hades.

Elle s'acheta son propre matériel de tatouage professionnel. Sur sa propre peau, elle commença à tracer des motifs complexes, des symboles de protection et d'émancipation qui recouvraient peu à peu ses bras et ses épaules, affirmant son identité unique.

​Pendant que Bella Swan s'apprêtait à quitter Phoenix pour retourner vivre chez son père à Forks, sans rien savoir de l'existence de sa jumelle, Ariana Doe mettait le contact de son camping-car. Hades assis sur le siège passager, le regard fixé sur la ligne blanche de l'autoroute, la jeune femme aux yeux vairons s'élançait sur les routes d'Amérique, prête à affronter le monde selon ses propres règles.

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