J'avais toujours entendu dire qu'il ne fallait jamais s'aventurer sur le sentier de cette forêt une fois la nuit tombée. Plus précisément à l'heure du crépuscule, lorsque les couleurs s'éteignent et que le soleil s'efface comme un doux souvenir.
Mais j'avais besoin de me perdre.
Et de vérifier si cette vieille légende disait vrai.
Certaines paroles entendues dans l'enfance demeurent gravées dans la mémoire. Je n'avais jamais oublié les avertissements que mes parents m'avaient répétés tant de fois.
La forêt se trouvait à deux pas de la dernière maison du village. Je l'avais toujours considérée comme un monde interdit. Je m'y étais aventuré à plusieurs reprises, mais jamais à l'heure du crépuscule.
On racontait qu'à cet instant précis les sentiers se tordaient et vous conduisaient vers des lieux improbables. Je ne l'avais, bien sûr, jamais vérifié par moi-même. Le mystère qui entourait cette histoire m'avait retenu.
Aujourd'hui, cependant, les années avaient filé comme un éclair. J'étais devenu adulte et je me sentais enfin prêt à affronter cette énigme. Je me présentai devant l'orée de la forêt avec pour seul équipement un sac à dos rempli de vivres et une lampe torche. Je portais une veste épaisse, un pantalon souple et des chaussures aux semelles crantées.
Les arbres étaient immenses. Pour la plupart, c'étaient de vieux chênes plusieurs fois centenaires. Leurs branches noueuses formaient une voûte au-dessus du sentier. L'été touchait à sa fin, et les premières feuilles mortes commençaient déjà à se détacher des ramures, déposant un tapis brun sous mes pas.
Je connaissais le départ du chemin. Sur ma gauche ondulait le lit d'un ruisseau aujourd'hui asséché. Lorsque j'étais enfant, l'eau y coulait encore, et je passais des après-midi entiers avec mon père à y attraper des écrevisses. Ce temps-là était révolu. Les étés étaient devenus trop brûlants, et le ruisseau n'était plus qu'une cicatrice de pierre traversant la forêt.
Un peu plus loin se trouvait le Puits Noir. C'était un trou profond creusé dans le sol, autour duquel était disposé un cercle de rochers taillés. Petit, je m'amusais à y plonger la tête pour écouter les échos de ma voix rebondir contre les parois. Il n'avait pas changé. Seul le silence qui l'entourait semblait plus lourd qu'autrefois.
Je ne m'en approchai pas. Je le considérais uniquement comme un repère et poursuivis ma marche, porté par une légère excitation qui grandissait à chacun de mes pas.
En réalité, je n'avais plus rien à perdre, que la légende soit vraie ou non. Ma vie n'avait été qu'une succession d'échecs. Les années s'étaient écoulées sans qu'aucun de mes projets n'aboutisse. Les seuls souvenirs valables auxquels je pouvais encore me raccrocher étaient ceux de mon enfance.
Ah... l'innocence. Marcher sans se soucier de demain. S'émerveiller d'un rien. Voilà peut-être le véritable bonheur ! Lorsqu'on le perd, le monde se vide de sa lueur, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une existence que l'on traverse sans vraiment la vivre.
Devenir adulte, c'est avancer sur un chemin tortueux, jalonné d'intersections et de fausses directions ; on croit choisir sa route avec prudence, peser chacune de ses décisions, et pourtant on finit si souvent par emprunter le mauvais sentier.
Oui, je n'avais plus rien à perdre. L'excitation qui m'habitait n'avait rien à voir avec la peur. Je ne cherchais pas le frisson. Tout ce que je désirais, c'était me perdre. Et cette forêt, que j'avais si longtemps redoutée, était enfin prête à répondre à mon désir...
Je marchais depuis près d'une heure, la tête baissée, jetant parfois un regard distrait vers les vieux chênes qui bordaient le sentier. L'odeur était agréable, celle d'une nature assoupie qui exhalait encore les chaleurs de la journée. Je n'entendais que le bruit de mes pas et, au loin, le chant monotone d'un engoulevent.
C'est alors qu'un détail me frappa. Je n'avais pas utilisé une seule fois ma lampe torche.
Je levai les yeux vers la voûte des arbres. Entre les branches clairsemées, le ciel était exactement le même qu'au début de mon parcours : un mauve profond, traversé çà et là de longues traînées rouges. C'était un ciel de crépuscule.
Je consultai ma montre. Depuis longtemps déjà, la nuit aurait dû être tombée. Une seule explication me venait à l'esprit. Le temps s'était arrêté au moment même où j'avais franchi la lisière de la forêt. L'idée était absurde, mais tout semblait la confirmer.
Par conséquent, je distinguais parfaitement les contours du paysage, malgré l'ombre persistante entretenue par la voûte des branches. Mon pas demeurait assuré et il me suffisait de suivre le sentier.
Les arbres, aussi imposants soient-ils, étaient assez espacés pour laisser porter le regard entre leurs troncs. C'est alors que j'aperçus quelque chose que je n'avais encore jamais vu dans cette forêt : une maison. Ou plutôt ce qu'il en restait.
Devais-je m'en approcher ? La question ne demeura suspendue qu'un instant.
Oui. Je ne risquais rien... Du moins, c'est ce que je me répétais. Et puis, j'étais seul.
Je quittai le sentier et m'engageai entre les arbres en direction des ruines.
ESTÁS LEYENDO
La Forêt Tortueuse
ParanormalLe crépuscule approche. Un homme brisé revient dans la forêt de son enfance. Sa vie n'est plus qu'une suite d'échecs et de blessures. Enfant, ses parents lui répétaient de ne jamais s'y aventurer à la nuit tombée. À cette heure-là, les sentiers cha...
