Chapitre 1

19 3 10
                                        




J'attends avec ma valise sur le quai de la gare. Les autres personnes attendant leur train me paraissent venir d'un autre monde. Le mien vient de s'écrouler. Peut-être que j'en fais trop, peut-être que certains diront que ce n'est pas si grave que ça, mais c'est comme ça que je le ressens. Comme si je n'étais plus la même. Je regarde autour de moi en essayant de retenir les larmes qui menacent de couler. Tout le monde a l'air détendu. Rien d'étonnant, pour un jeudi en fin d'après-midi. J'imagine que la plupart des voyageurs rentrent après une journée d'école ou de travail.

Je suis interrompue par une vibration provenant de la poche arrière de mon pantalon. Je sors mon téléphone pour décrocher, mais je m'arrête en voyant le nom affiché : « Maman ». J'hésite à lui répondre. Je me dis que c'est parce que je n'ai pas envie de la décevoir, or je sais qu'au fond de moi la vraie raison est que je suis certaine que je ne serais plus capable de retenir mes larmes en entendant sa voix réconfortante.

Je lève la tête et aperçois le train qui va bientôt arriver. Enfin une bonne raison de ne pas répondre. Je laisse mon téléphone arrêter de vibrer, mets mes écouteurs et m'approche de la voiture 6, comme indiqué sur mon billet. Mais au lieu de me diriger vers ma place, je me précipite dans les toilettes du train. Dès que la porte se referme derrière moi, je ne peux plus retenir mes larmes qui se mettent à couler le long de mon visage. Je ne pleure pas seulement pour mon examen final que je viens de rater, mais aussi pour tout le stress qui s'était accumulé tout au long de l'année. Elles sont un mélange de déception et de soulagement, même si la peine a pris le dessus. J'essaye de me convaincre que tout ira bien, que de toute façon je vais rentrer et que rien n'aura changé quand je pousserai la porte de mon appartement.

Mais une pensée prend toute la place de mon esprit : si j'ai une mauvaise note à cet examen que j'avais pourtant tant préparé, mes chances d'entrer dans l'école de mes rêves seront moindres. Et, en conséquence, mes chances de devenir une journaliste réputée, mon rêve depuis ma plus tendre enfance, sont plus faibles.

Je chasse ces mauvaises pensées de ma tête, nettoie le mascara qui a coulé de mes yeux et mets une chanson, certes pas entraînante non plus, mais moins triste que celle qui jouait dans mes écouteurs, making the bed d'Olivia Rodrigo. Je prends une grande inspiration et pousse la porte des toilettes, gardant mon regard rivé vers le sol pour éviter que des personnes remarquent mes yeux rouges et gonflés par mes larmes, et gagne ma place. Heureusement, étant à côté de la fenêtre, je vais pouvoir regarder le paysage défiler. Je réponds enfin au message à ma mère, qui m'a écrit après être restée sans réponse à son appel.

> Maman : Alors Lily, cet examen ?

> Lily : Très. Mal. Passé. Je te raconte en rentrant.

Mon cœur finit étonnamment par s'alléger au fur et à mesure que les musiques et le paysage défilent. La fin des examens signe le début des vacances d'été, du soleil et des journées passées à bronzer à la piscine. Tout ce que j'attendais depuis... le début de l'année. J'ai toujours adoré cette période de l'année où tout semble possible, et surtout la liberté qu'elle donne. Et j'en ai d'autant plus besoin après cette longue année de travail.

Je me surprends à sourire en pensant aux prochaines semaines que je vais passer. Dans trois jours, je vais quitter l'air oppressant de la ville pour passer quelques semaines dans notre maison de campagne, comme chaque été. Là-bas, tout semble toujours plus simple : le silence, les champs à perte de vue et cette impression que le temps ralentit enfin. Je pense déjà au calme qui entoure cette maison isolée, aux promenades que je vais faire en seule compagnie de mes écouteurs ainsi qu'aux soirées que je vais passer à regarder les étoiles scintiller dans le ciel. Tous les étés de ma vie ont été rythmés par ces semaines passées aux côtés de ma mère.

La voix du contrôleur résonnant dans mon wagon me sort de mes pensées. Je suis enfin arrivée en gare de Paris Saint-Lazare, après avoir passé mes examens dans une ville de province. Le rappel de ces derniers me fait grincer des dents. Je dois encore annoncer à ma mère la mauvaise nouvelle. Ce que je fais directement en rentrant, les yeux humides. Ma mère essaye de me consoler, tant bien que mal, mais n'arrive pas à chasser mes démons. Mon père aurait voulu que je réussisse, il aurait voulu que je sois journaliste comme lui l'était, je pense amèrement. Mais il aurait détesté que je perde tout espoir, ce qui me pousse à ne pas baisser les bras.

Ma mère chasse ces pensées en me prenant le bras délicatement. 

-- Lily, je devais te parler de quelque chose. Je suis désolée de faire ça maintenant, mais je sais que tu préfères être prévenue le plus tôt possible quand on change tes plans.

Mon cœur bat la chamade en entendant la fin de sa phrase. Changer mes plans ? J'ai toujours détesté ne pas pouvoir me projeter longtemps à l'avance, et ma mère le sait pertinemment. Ces vacances sont précieuses, intouchables. Et à la vue de son regard, je comprends très vite que ce qu'elle s'apprête à m'annoncer est en rapport avec elles.

-- Tu sais à quel point notre situation financière est compliquée en ce moment, depuis que ton père n'est plus là, reprend-elle. Mon chef m'a proposé de couper une partie de mes vacances et de me payer légèrement plus.

Oh.

-- J'aurais dû t'en parler avant, mais j'ai décidé d'accepter son offre. Pour nous deux Lily. C'est plus que toi et moi, maintenant.

Je regarde ma mère avec un regard plein d'empathie. Je ne comprends même pas pourquoi elle s'excuse. J'ai conscience qu'elle sacrifie une partie de ses vacances qu'elle aime tant pour moi. Je m'approche d'elle pour la prendre dans mes bras.

-- Tu pensais vraiment que j'allais t'en vouloir ? Oh maman, je sais à quel point tu fais de ton mieux. Et je ferais tout pour t'aider aussi.

Je remarque ses yeux s'embuer. Elle m'explique que je passerai la fin des vacances chez ma grand-mère, qui habite à une dizaine de minutes à vélo de notre maison. Elle ne veut pas que je dorme seule dans notre maison, étant trop isolée, mais que je pourrais faire des allers-retours à vélo entre chez nous et chez ma grand-mère.

Après notre discussion, on décide de manger des pizzas devant notre film refuge, Les Filles du docteur March, qu'on connaît par cœur mais qu'on aime toujours autant. Je m'endors sur le canapé, sereine, en me répétant que ces vacances seront aussi bien que celles d'avant pour m'auto-persuader. Je ne me doute pas encore qu'elles vont bouleverser le reste de ma vie...

Moonlight Over the FieldsStories to obsess over. Discover now