« Il y'a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »
Albert Camus, La Peste »
Clara Delacroix avait seize ans et une vie parfaite sur le papier : des parents attentionnés, un appartement confortable dans le Vᵉ arrondissement, et des notes toujours parmi les premières de sa classe au lycée Navarre. Pourtant, ce soir-là, seule devant son écran, elle se sentait invisible.
Sur TikTok défilaient des adolescents qui riaient, qui vivaient à plein régime. Elle, en revanche, n'était que « la sérieuse », « la timide », celle qu'on oubliait dès qu'elle quittait une pièce.
La voix de sa mère traversa la porte entrouverte :
— Les enfants, à table !
Clara referma son ordinateur d'un geste sec. Le bruit sourd du clapet se perdit presque aussitôt sous les éclats de rire de Léo, son frère. Elle se leva et effleura du bout des doigts le cadre argenté posé sur son bureau. La photo la montrait à dix ans, souriante, les joues rondes et les yeux brillants. Aujourd'hui, ses traits s'étaient affûtés, son regard s'était alourdi, comme si le temps avait creusé un fossé entre elle et le monde.
La salle à manger de leur appartement haussmannien, ouverte sur la rue Mouffetard, baignait dans une lumière dorée. Les rideaux de soie beige, soulevés par un courant d'air, projetaient des ombres mouvantes sur la nappe blanche, tandis que les moulures du plafond semblaient danser sous cet éclairage changeant. L'odeur du bœuf Stroganoff, riche et épicée, se mêlait à celle, plus fruitée, du vin rouge décanté dans la carafe de cristal.
Son père, déjà attablé, penchait la tête vers Léo, dont les gestes s'animaient au rythme de ses récits, comme s'il sculptait l'air de ses mots. Clara, assise en face, suivait des yeux les reflets dorés glissant sur le verre de son père. Elle aurait pu tendre la main pour les capturer, mais elle savait qu'ils lui échapperaient, tout comme l'attention de sa famille.
— Trois mois, papa ! Trois mois dans le labo du professeur Chen ! Tu te rends compte ? Il travaille sur l'intrication quantique, un vrai génie ! Hugo éclata de rire, un son chaud et généreux qui emplissait la pièce.
— Mon fils, tu es incroyable.
Clara, assise entre le service de porcelaine de Limoges, « à manipuler avec précaution, ma chérie » et le silence poli qui accueillait chacune de ses interventions, déposa sa serviette sur ses genoux. Ses doigts se crispèrent sur le tissu brodé. Personne ne remarqua ce mouvement.
— Alors, cette journée ? demanda son père, presque par réflexe, tandis qu'Isabelle versait le vin dans le verre de Léo avec un sourire complice.
— J'ai eu 17 en philosophie, répondit Clara, les yeux baissés vers son assiette.
— Ah, c'est bien, ça, murmura son père, avant de reporter son attention sur Léo.
— Notre petite Clara, toujours si parfaite, murmura sa mère. Cette perfection l'étouffait.
Elle esquissa un développement sur sa dissertation, « La conscience peut- elle être un obstacle au bonheur ? ». Son père releva la tête, un sourire nostalgique aux lèvres.
— Ça me rappelle mes années de fac. Tu as pensé à Aristote ?
— « L'homme heureux est celui qui vit conformément à la raison. » Évidemment, répondit-elle avec un sourire en coin. Tu me l'as assez répété. Une phrase apprise par cœur, qu'elle récitait sans jamais y croire vraiment. Son père approuva d'un signe de tête, visiblement satisfait.
— Bien. Continue comme ça.
Puis, sans transition, il se tourna vers Léo :
— Au fait, tu peux m'expliquer ce phénomène fascinant dont tu me parlais hier ? L'effet tunnel quantique ?
Clara observait la scène, les doigts serrés autour de son couteau, comme si elle pouvait s'y accrocher pour ne pas disparaître tout à fait. Elle était là, entre la porcelaine de Limoges et le silence, comme un décor de plus dans cette pièce où chacun semblait avoir sa place.
Isabelle, les doigts effilés enroulés autour de la tige de son verre, inclina la tête vers Léo avec un sourire en coin.
— Alors, cette mystérieuse Élise ? Tu comptes nous la présenter un jour, ou bien elle n'existe que dans ton imagination ? Léo éclata de rire et repoussa d'un geste théâtral une mèche rebelle.
— Maman, tu es incroyable. Elle est en master à Sciences Po, et oui, je vous la présenterai... quand elle aura survécu à vos interrogatoires.
Hugo, le menton appuyé sur ses mains, intervint avec un sourire complice :
— Invite-la à Tignes pour Noël. Le chalet est assez grand, et ça nous ferait plaisir de la rencontrer.
— Une semaine dans les Alpes avec la famille Delacroix ? Elle va croire que c'est un test d'endurance, ironisa Léo en levant les mains.
Isabelle rit à nouveau, tandis que son mari sortait déjà son téléphone.
— Je vérifie les billets de train. Si on réserve tôt, on peut encore avoir des places en première classe.
***
En fait, Clara n'était pas malheureuse. Elle avait conscience de sa chance : entourée, cajolée, aimée. Mais ses parents ne lui laissaient pas suffisamment d'espace pour qu'elle puisse prendre sa place et s'épanouir. Elle était intelligente, mais il fallait le dire franchement : elle rasait les murs. Chez les Delacroix, on aimait les personnes qui se distinguaient, celles qui avaient ce petit truc en plus.
Son frère, forcément, avait tout. Depuis l'enfance, il excellait dans à peu près tout ce qu'il entreprenait. Clara se souvenait encore du jour où Léo, à quatorze ans, avait remporté le championnat régional de karaté. Son père avait accroché la médaille au-dessus de la cheminée, « pour que tout le monde la voie ». Elle, elle avait gagné le concours d'écriture du lycée la même année. Son texte était resté dans un tiroir.
Maintenant, Léo naviguait l'été avec ses amis sur un voilier de quinze mètres, préparant une traversée de la Méditerranée dès la fin de leurs études. Aussi à l'aise dans un labo de physique quantique que dans un vestiaire ou un night-club.
Clara, elle, était juste une bonne élève. Ce n'était pas suffisant.
Elle monta dans sa chambre. De retour dans son lit, elle s'effondra sur son édredon. Les mots de ses parents résonnaient encore : « stage de développement personnel pour adolescentes timides ». Comme si elle était un problème à résoudre.
Sa meilleure amie Manaë, rebelle assumée aux cheveux violets et aux ongles noirs, lui répétait souvent :
— Tu as des choses à dire, alors dis-les !
Mais Clara avait peur : décevoir, déranger... Elle s'excusait presque d'exister.
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Le Compte Caché
ParanormalParis 2025. Clara pensait que son compte Instagram secret resterait dans l'ombre du web. Mais quand ses propres photos commencent à lui échapper, quand ses messages s'écrivent tout seuls, Clara comprend qu'elle n'est plus la seule à contrôler son id...
