Songe I : Voler sur le dos d'une baleine.

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 J'ai parfois l'intime impression d'être née avec une coquille d'œuf comme armure. 

Une coquille si fine et parsemée d'interstices que le moindre accroc pourrait lui être fatal. Le sentiment de fissures indélébiles qui se dessinent, les mots et les gestes du monde grattant profondément la surface. Jadis terrifiée de la vie au dehors, je me suis longtemps recroquevillée en son centre, survivant dans ce cocon créé de toutes pièces. Mais c'est une armure inadaptée. Je me sens inadaptée. 

Le monde est grand, dur, abrupt là où je me sens volatile et rêveuse, mon esprit diapré d'émotions intenses. La joie gonfle et caresse l'estomac quand la tristesse et la déception dévorent les poumons, étranglent la gorge avec une facilité déconcertante. Je ne vis que d'émotions, dévouée à mon instinct sensible. Je vis de la richesse de chaque interaction. Je crains chaque contact, je m'enorgueillie de chaque sourire. De mes yeux s'écoulent des tempêtes salées sur les plaies de mon armure de papier. C'est cela vivre intensément, sensiblement. Ma coquille et moi voguons chahutées par vents et marées dans un océan bien trop étendu, son immensité et son inconstance manquent de nous faire renverser à chaque vague scélérate. Poséidon chahute mon âme, et moi je n'ai nulle part où rentrer, je ne sais plus vers quel cap me tourner. 

On me demande de rester sur terre, de rentrer dans un moule rigide et moi, funambule entre mes songes, je ne rêve que d'observer et m'évader. 

Je m'imagine voler sur le dos d'une baleine à bosse entre les nuages au cœur d'un ciel rougeoyant, en effleurer les voluptés, crinière au vent. Aimer à en crever, m'enrouler dans la chaleur de mon cœur qui s'enflamme et ne jamais quitter ces cieux embrasés. Dévorer des yeux, dévorer des lèvres. Mon corps est affamé d'amour. Je m'élèverais vers un coucher de soleil étincelant, sans crainte de tomber, sans crainte pour le jour qui lui succéderait. Dans un monde aux mille couleurs, je peindrais mes rêves pour leur donner vie, libre des chaînes auxquelles je m'attache. 

Mais Sensibilité te voilà, la reine de mon royaume. Alors je reste au creux de mon cocon rafistolé, recroquevillée autour de ce cœur mal calibré. Je rêve en son sein d'histoires merveilleuses, je m'y cache des mots qui blessent, qui font saigner l'âme. Et je patiente, dans l'attente d'un horizon bordé de couleurs. 

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⏰ Last updated: Aug 29 ⏰

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