Étrange est lepremier mot qui nous vient à l'esprit dès qu'on le voyait. Toutepensée se coupe pour laisser place à ce mot.
Étrange.
Ce mot si familier à sonégard. De loin ou de près, c'est la même sensation. Dès que sesyeux vert émeraude, aux limites du translucide, croisent les vôtres,votre sang se glace et votre cœur se stoppent. Ses yeux sonttellement clairs qu'ils sont presque blancs. C'était sûrement çaqui fait qu'on pense ça de lui.
Ses cheveux ensuite. Trèsblonds, presque blancs aussi. Cet aspect de son physique descendjusqu'au-dessus des épaules, dans un rythme irrégulier et emmêlé.
Son long nez, avec uneforme si spéciale, est vraiment long. De face, il a l'air normal,mais de profil, c'est autre chose. Pas de bosse, juste un long nez.
Ses lèvres, entrepulpeuses et fines, sont toujours étirées d'une certaine manière,déformant de façon étrange sonvisage.
D'ailleurs,ici nous employons il,mais il n'est pas vraiment ni un ilni un elle, mais commeson apparence est d'une androgénie plus proche du masculin, nousemploierons il.
Lorsqu'ilcroise le regard de quelqu'un, il sourit, et la personne qu'ilregarde devient automatiquement surprise. Ce sourire est tellementparticulier, presque effrayant, mais aussi charmant et courtois.
C'estun personnage très spécial. Vraiment. Ce n'est ni un chanteur, niun acteur, mais un musicien. Un violoncelliste. Il sait égalementjouer du violon. Il joue dans un orchestre, d'une toute jeunecompositrice. Cette compositrice a la particularité de vouloirgarder son anonymat, et seules quelques personnes seulement l'ontdéjà vu. Les autres la croisent, sans savoir qui est vraiment cettepersonne.
Dèspetit, il s'y est mis. Les instruments l'ont passionné une partie deson enfance, jusqu'à son entrée dans l'adolescence, où il décidede devenir un danseur. Danseur ? Vraiment ?
Ils'était alors inscrit dans une école (personne ne savait où étaitses parents), où il avait débuté des cours. Le problème, c'estqu'il était tellement mauvais qu'il a été viré de l'école. Il yavait aussi un problème de sociabilité : il n'avait aucun ami.
Savie solitaire avait toujours été sa principale caractéristique. Àl'école, il repoussait toute personne qui venait le voir. Parfois,quand elle ne voulait pas partir, il les frappait. C'était un enfantsi tendre, pourtant.
Etpuis, à la rue, ne trouvant pas de travail, il s'est mis à jouer.Oui, dans la rue, mais pas n'importe quand : la nuit. Rusé, il avaitdécidé de se poser devant des maisons de personnes aisées, etjouait jusqu'à ce qu'elles descendent finalement déposer des piècesdans son chapeau.
C'estfinalement devenue une habitude, et il jouait souvent dans les rues,dans des quartiers isolés, pour ne déranger que lui.
Unjour, il lut une annonce dans la rue pour une école de musique,qu'il a facilement intégré. Tout se déroulait bien, jusqu'à cequ'il entre dans l'orchestre. Enfin, tout se passait toujours bienquant il s'agit de jouer, mais il se sentait vieillir, et il sefermait alors dans sa carapace. La fatigue qui commençait à veniravec l'âge lui faisait prendre conscience de l'absurdité de lavieillesse.
Souvent,après les représentations, les spectateurs étaient invités à unbuffet, enfin, les invités d'honneur. Ils n'était pas plusde trente, en général, et venaient discuter avec les musiciens oules organisateurs des événements, demandant des nouvelles duprodige.
Voilàcomment il se retrouva en train de sourire à un parfait inconnu, quiouvrait grands les yeux devant ce sourire si étrangement pathétique.
Puis,quand la personne détourna le regard, il continua de sourire à sonverre de champagne, un tantinet plus sympathique. Il but une grandegorgée pour finir sa flûte, avant d'aller saluer son seul ami del'orchestre, qu'il s'était fait dès son entrée dans l'école. Ils'essuya la bouche du revers de la main, pas très dignement, etattrapa sa veste dans la loge des musiciens, sur le porte-manteau endeuxième position, qui était seulement utilisé par sa veste.
Ildévala les marches du théâtre, et avança dans la rue sombre, àcause de la nuit noire qui était tombée depuis déjà un moment. Ils'enfonça dans les ténèbres de la nuit, ses cheveux voyant et sesyeux réfléchissants.
