A l'Ombre du Réel

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Pourquoi j'écris, je ne sais pas. Je devais peut-être réimaginer le monde. Me perdre dans ses labyrinthes. L'assimiler et le vomir en une galaxie d'étoiles scintillantes et colorées. Cette frange hachurée de la réalité qui va et vient et se perd dans l'oubli. La lumière terrible des jours qui me faisaient mal. Il fallait que je l'absorbe.

J'ai toujours eu la sensation que quelque chose clochait. Évidemment je ne savais pas quoi. Enfant, on me disait timide. Je noyais mes pensées. Je taisais mes doutes. Je condamnais mes émotions à la clandestinité. Les couleurs que je percevais et auxquelles l'humanité entière semblait aveugle, je reniais leur existence. Etre moi n'était pas si important que cela. Je pouvais naviguer dans le monde si je tendais aux autres un bout de miroir qui les rassurerait. Il suffisait de porter un masque, de s'enduire de silence. La vérité ? A quoi bon ? Cela n'intéressait personne.

Mais parfois je les revois. Les couleurs improbables. Les délires qui dansent devant mes yeux. La synesthésie. Ma main frôle les parois invisibles de leurs symphonies tentaculaires. Mon âme s'évade par une transe calme. Je me baigne dans des brumes laiteuses et m'égare dans des dédales codés et polychromes, nimbés de mystères, ensevelis sous les lianes et les racines folles qui s'entrecroisent au cœur de mon esprit.

Alors j'écris, difficilement, mais avec la conviction que je ne peux faire autrement. Cette part de moi aurait dû mourir. Avalée par le flux des autres, digérée par l'acidité de mes craintes. Mais elle vit. Elle tremble. Frissonne quand je ne l'ai pas invitée à ma table depuis trop longtemps. Cette facette monstrueuse. Ce faisceau de moi qui est tout à fait moi. Comme un fragment préservé. Une boussole.

Or ce monstre à ma table, je l'aime plus que tous les faux-semblants et les mécaniques protectrices qui m'ont permis de vivre parmi les autres. Je le nourris. Je l'écoute. Ses larmes pourraient faire fondre la pierre. Mais il les ravale et se racle la gorge. Ses histoires me fascinent autant que ses silences.

Mais les visites du monstre ne durent jamais longtemps. Au moment venu, un éclat passe dans son regard et il retourne sans mot dire errer dans les allées oniriques de son labyrinthe. A la recherche d'une pensée.

La prochaine fois nous élaborerons des plans, nous échafauderons des théories. Comme des architectes inversés, qui démontent pierre par pierre un édifice sacré. Nous organiserons sciemment la déconstruction du monde pour construire un autel à nos obsessions étrangement colorées. Parfaitement protégés, à l'ombre du réel.

A l'ombre du réelStories to obsess over. Discover now