AURORA
Les mains abondantes de sueurs, j'enchaîne inlassablement les mêmes mouvements, sans prendre la peine de réfléchir. De façon tout à fait instinctive, mon pied se soulève au rythme d'une musique classique que je connais sans peine par cœur.
Les mêmes gestes à exécuter encore et encore, à la même allure que les battements de mon cœur, parfois trop vite, parfois trop lentement.
Je ne suis plus maître de rien. Mon esprit ne contrôle plus ce corps sans grâce qui renaît à chaque geste. Mes pieds me font mal, pourtant je ne m'arrête pas. Ici, il est hors de question de céder à nos caprices, ici, je ne suis qu'une machine qui cherche la perfection.
L'unique chose qui me paraît encore avoir le moindre sens sont mes respirations saccadées que je reprends à chacune de mes pirouettes.
J'accélère le rythme, prête à m'évanouir, mais me retrouve incapable d'effectuer le prochain mouvement. Ma carcasse s'écrase violemment au sol, comme si elle n'était rien, comme si je n'étais rien.
Une douleur foudroyante s'empare de mes muscles tandis que la musique continue dramatiquement de jouer, comme la bande son de mon existence ou plus précisément de ma perte.
Je ne bouge plus, ne tente même pas de me relever. Je m'abandonne au sol, au milieu de cette pièce sans vie. La lumière éteinte au-dessus de moi est statique, comme si personne n'avait jamais mis les pieds dans cette salle.
Je ferme les yeux un instant, prête à me laisser chavirer par le sommeil, incapable d'effectuer le moindre mouvement.
J'ai pourtant l'habitude de ressentir cette affreuse brûlure dans mes jambes depuis des années. Mais aujourd'hui, j'ai comme la sensation que tout est différent. La douleur qui m'oppresse le plus n'est pas celle de mon corps, mais bien mon cœur qui ne cesse de saigner.
Une larme silencieuse roule le long de ma joue, comme un rappel constant de cette souffrance qui ne me quitte plus. Je ne suis qu'une mascarade déguisée en danseuse étoile, rien de plus. Je ne suis qu'un nom, que je ne supporte plus. Je ne représente rien d'autre qu'un échec constant qui continue inlassablement de décevoir ceux qui l'entourent.
Mes pensées s'embrasent instantanément, mélangeant d'innombrables souvenirs que je préférerais fuir. Je me perds rapidement dans ce flot d'informations qui ne me laisse jamais le moindre répit.
Toutefois je reprends rapidement mes esprits, lorsqu'un bruit de fracas s'empare soudainement de la maison. Consciente qu'il ne peut s'agir que de mon frère, je laisse un profond soupir m'échapper.
Mes parents sont partis hier soir en déplacement, afin de faire signer un investisseur. Loin de nous et de cette maison sans vie.
Mon frère et moi avons ainsi l'habitude d'être livrés à nous-mêmes depuis aussi longtemps que je me souvienne. En quelque sorte ça a toujours été nous deux contre le monde, ou du moins, contre nos parents.
- Bon sang Noah, veux tu bien arrêter de faire du bruit ?
Une main sur les hanches, je me dirige difficilement vers la cuisine d'où provient le vacarme. Des bruits d'objets qui tombent résonnent bruyamment à travers chaque pièce. C'est inhabituel dans une maison où le silence règne continuellement. Ici, personne ne parle ou ne rit.
- Tu peux m'expliquer ce qu..
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase, que la scène qui se joue sous mes yeux me glace le sang. Je ne bouge plus, stoïque, incapable de parler. Rien n'aurait pu me préparer au désastre auquel j'assiste à présent.
Mon cerveau cesse immédiatement de fonctionner, et je me retrouve incapable d'assimiler les éléments qui se confondent dans mon esprit.
Lorsque ses yeux rencontrent les miens, ce n'est plus le regard doux de mon frère que j'aperçois, mais celui d'un homme qui vient de commettre une grave erreur.
Plusieurs secondes passent avant que l'un de nous ne daigne parler.
- Aurora, aide moi.
Sa voix est tremblante, presque suppliante. Néanmoins, je ne fais rien. Mon corps refuse de bouger, d'obéir à son supplice. Ses mains pleines de sang ont pour unique effet de glacer le mien.
- Je ne sais pas... je ne voulais pas... je t'en...prie
Ses propos incohérents se perdent dans l'obscurité de la pièce, en même temps que ma rationalité. Et lorsqu'il effectue un pas dans ma direction, je lève immédiatement la main pour lui interdire de m'approcher.
- Qu'est-ce que tu as fait ? Je demande d'une voix tremblante.
Il secoue la tête comme incapable de m'avouer la vérité, mais je ne suis pas dupe, le sang sur ses vêtements n'est pas le sien. Aucune blessure apparente n'aurait pu causer un tel désastre. Il n'est pas la victime de ce carnage, de la violence d'un affront qui a vraisemblablement eu lieu.
- Noah, je vais avoir besoin que tu me parles.
Il baisse immédiatement le regard, incapable d'affronter le mien. Il paraît tellement jeune face à moi, dans un tee-shirt trop grand pour être le sien. On pourrait croire qu'il s'agit d'un enfant, prêt à être grondé pour une bêtise. Qui dans ce cas précis, s'avère être un crime.
- Réponds-moi, je réitère sur un ton plus ferme.
Il passe une main dans ses cheveux, ignorant ma requête. De là où je me trouve, je peux apercevoir ses lèvres trembler alors qu'il se retient de pleurer.
Je ferme alors les yeux en prenant une grande inspiration. Puis finis par réduire la distance qui nous sépare avant de le prendre dans les bras.
Il reste de marbre un instant, ne sachant pas comment réagir. Lorsqu'il accepte enfin de me rendre cette étreinte, il laisse ce qu'il ressent prendre possession de son corps. Il ne retient plus ses larmes ou sa culpabilité. Sa carapace s'effondre instantanément sous le poids de mes bras.
C'est à ce moment précis que je me promets intérieurement de le protéger, comme il l'a tant de fois fait avec moi lorsque j'étais encore qu'une enfant.
- Si tu veux que je t'aide, il va falloir que tu sois honnête avec moi.
Il entrouvre finalement les lèvres, prêt à m'avouer toute la vérité, sa vérité. Celle qui va causer notre perte.
Parce que je sais que je ne le laisserai jamais tomber seul.
Jamais.
YOU ARE READING
AURORA
RomanceEn pratique, Aurora ressemble à une étudiante lambda, prête à entamer, sa première année dans l'université de ses rêves. Enfin, c'est ce qu'elle souhaite faire croire. Ici, tout le monde connaît son nom de famille, les magouilles de ses parents jusq...
