Hafssa avait cette manière particulière de regarder le monde, comme si chaque détail portait un secret. Les gens passaient à côté d’elle sans vraiment la voir, mais elle, elle remarquait tout : les fissures sur les murs, les gestes nerveux des inconnus, les silences trop lourds pour être anodins.
Ce matin-là, le ciel était d’un gris hésitant, entre pluie et éclaircie. Hafssa s’était installée à sa table habituelle, au fond du café, un carnet ouvert devant elle. Elle n’écrivait pas vraiment — elle observait. Elle préférait capter les histoires des autres plutôt que raconter la sienne.
C’est là que Naïm est entré.
Il n’avait rien de particulièrement remarquable au premier regard. Un manteau sombre, une démarche calme, presque trop maîtrisée. Pourtant, quelque chose chez lui détonnait. Peut-être sa façon de balayer la pièce d’un regard rapide, précis, comme s’il cherchait quelqu’un… ou évitait d’être reconnu.
Hafssa a levé les yeux, juste une seconde. Leurs regards se sont croisés.
Et ce fut suffisant.
Naïm détourna immédiatement les yeux, mais trop tard. Hafssa avait vu cette hésitation, cette tension brève, comme une faille dans une façade bien construite. Elle pencha légèrement la tête, intriguée.
Il commanda un café, s’installa à deux tables de la sienne. Trop près pour être ignoré, trop loin pour être abordé sans raison.
Le silence s’étira entre eux, mais ce n’était pas un silence vide. C’était un silence chargé, presque électrique.
Hafssa fit semblant d’écrire. En réalité, elle notait mentalement chaque geste de Naïm : la manière dont il tapotait sa tasse, le rythme irrégulier de sa respiration, ses regards furtifs vers la porte.
Il attendait quelqu’un. Ou quelque chose.
Finalement, elle parla.
— Tu attends depuis longtemps ?
Naïm sursauta presque. Il ne s’attendait pas à ce que quelqu’un brise la distance qu’il avait soigneusement installée.
— Pardon ?
— Tu regardes la porte toutes les trente secondes, répondit Hafssa avec un léger sourire. C’est rarement bon signe.
Il la fixa, surpris… puis esquissa un sourire à son tour, malgré lui.
— Tu observes toujours les gens comme ça ?
— Seulement ceux qui ont l’air d’avoir une histoire intéressante.
Un silence. Cette fois différent.
Naïm hésita. Il aurait pu ignorer, se refermer, partir. C’était ce qu’il faisait d’habitude. Mais quelque chose chez Hafssa — son calme, son regard direct — rendait la fuite plus difficile.
— Et tu penses que j’en ai une ?
Hafssa haussa les épaules.
— Tout le monde en a une. La question, c’est : est-ce que tu es prêt à la raconter ?
Naïm regarda sa tasse. Le café avait refroidi.
— Pas vraiment.
— Alors tu peux mentir, dit-elle simplement.
Il releva les yeux. Cette fois, il rit.
Et à cet instant précis, quelque chose changea.
Pas encore une confiance. Pas encore une complicité. Mais une fissure dans leurs solitudes respectives.
La porte du café s’ouvrit brusquement.
Naïm se figea.
Hafssa le vit immédiatement. Cette fois, ce n’était plus de la simple nervosité. C’était de la peur.
— C’est lui ? murmura-t-elle.
Naïm ne répondit pas.
Mais il se leva.
Et sans vraiment comprendre pourquoi, Hafssa fit de même.
