Chapitre 1 - L'entretien

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Je me suis réveillée avant même que mon réveil sonne.
Je restais allongée, les yeux ouverts, à fixer le plafond de ma chambre, comme si ça pouvait calmer ce drôle de poids dans ma poitrine. Mon cœur battait trop vite pour une matinée aussi banale. Pourtant, aujourd'hui n'avait rien d'extraordinaire. Juste un entretien d'embauche.
Enfin... juste.
Je roulai sur le côté et attrapai mon téléphone. 6h27.
Génial.
Je soupirai doucement et me levai, traînant les pieds jusqu'à la salle de bain. Le carrelage froid sous mes pieds me fit frissonner. Je me regardai dans le miroir : cheveux attachés à la va-vite, traits encore fatigués, regard un peu inquiet.
— Super, murmurai-je.
Je passai de l'eau sur mon visage puis me coiffai rapidement. Rien de trop compliqué. Je voulais juste avoir l'air sérieuse. Quelqu'un de fiable.
Dans la cuisine, l'odeur du café me rassura immédiatement.
— Bonjour ma chérie, dit ma mère en se retournant vers moi avec un sourire.
— Bonjour.
Je m'assis pendant qu'elle me tendait une tasse chaude.
— Tu es levée tôt aujourd'hui.
— J'ai mal dormi, répondis-je simplement.
Elle hocha la tête sans poser plus de questions. Je l'observai préparer le petit-déjeuner, ses gestes précis mais un peu fatigués. Depuis quelque temps, elle semblait toujours préoccupée, même quand elle souriait.
Je savais qu'on n'était pas dans une situation facile. Je savais pour certaines choses. Mais elle ne savait pas que je savais.
Et ça me convenait comme ça.
— Tu as cours aujourd'hui ? demanda-t-elle.
— Oui, ce matin seulement.
J'hésitai une seconde.
— Cet après-midi, j'ai un truc.
— Ah oui ?
— Un travail de groupe.
Mensonge.Mais je préférais garder ça pour moi. Je voulais gérer seule. Juste essayer de faire quelque chose d'utile.
Parce que depuis plusieurs semaines, je cherchais un petit boulot en cachette. Caissière, vendeuse, peu importe. Tant que je pouvais aider un peu.
Et aujourd'hui, j'avais enfin un entretien.

Le centre commercial était déjà plein quand j'arrivai.
Trop de bruit. Trop de monde. Trop de lumière.Je marchais dans les couloirs blancs en serrant mon sac contre moi, comme si ça pouvait m'empêcher de faire demi-tour. Chaque pas me rapprochait de la vitrine du supermarché, et plus j'avançais, plus mon cœur battait fort.
C'est juste un entretien, me répétais-je.
Tu peux le faire.
Je m'arrêtai devant l'entrée automatique, inspirai profondément... puis entrai.
À l'intérieur, les caisses bipaient sans arrêt. Les caddies roulaient. Les gens parlaient fort. Je me sentais presque invisible au milieu de tout ça.
Je m'approchai de l'accueil.
— Bonjour... j'ai rendez-vous pour un entretien, dis-je doucement.
— Nom ?
— Éléa Vale.
Elle consulta son écran.
— C'est bon. Suivez-moi.
Je la suivis dans un couloir étroit qui sentait le produit ménager. Mes mains étaient moites. Je les frottai discrètement contre mon jean.
On entra dans une petite salle avec une table, deux chaises et une fenêtre donnant sur l'arrière du bâtiment.
— Installez-vous, dit-elle. Le responsable arrive.
— Merci.
Je m'assis mon cœur battait trop vite. Je fixai la table, puis mes chaussures, puis mes mains.
Pourquoi voulez-vous travailler ici ?
Parce que j'ai besoin d'argent.
Non.
Parce que je suis motivée, sérieuse, et que j'ai envie d'apprendre.
Oui. Ça, c'était mieux.
La porte s'ouvrit.
Un homme entra, dossier sous le bras. Il devait avoir une quarantaine d'années, le regard calme.
— Bonjour, Éléa.
— Bonjour.
Il s'assit en face de moi.
— Alors, pourquoi souhaitez-vous travailler ici ?
— J'aimerais gagner en expérience, répondis-je. Et je suis motivée.
Il hocha la tête et consulta mes papiers.
— Vous êtes disponible combien d'heures par semaine ?
— Environ quinze à vingt heures, selon mes cours.
— Vous avez déjà travaillé ?
— Non, mais j'apprends vite.
Il continua à poser des questions. Sur mes horaires, ma manière de gérer le stress, mon sérieux. Je répondais du mieux que je pouvais, même si mes mains tremblaient légèrement sous la table.
Je n'avais pas l'impression d'être mauvaise. Ni exceptionnelle. Juste... normale.
Après quelques minutes, il referma le dossier.
— Merci, Éléa. Nous vous contacterons.
— Merci beaucoup.
Je me levai, serrai sa main, puis sortis de la salle.
Quand je franchis la porte du supermarché, l'air frais me fit un bien fou. J'inspirai profondément.
Ça s'est plutôt bien passé, pensai-je.
Enfin... j'espérais.

Les jours suivants passèrent lentement.
Chaque vibration de mon téléphone me faisait sursauter. Chaque notification me donnait un mini espoir ridicule. Mais ce n'était jamais eux.
Je n'en parlais à personne. Ni à ma mère. Ni à mes amies. Je gardais ça pour moi, comme un secret fragile que je n'osais pas trop regarder en face.
Puis, trois jours plus tard, alors que j'étais assise sur mon lit, mon téléphone vibra.
Numéro inconnu.
Mon cœur se serra.
Je déverrouillai l'écran.
« Bonjour Éléa,Suite à votre entretien, nous avons le regret de vous informer que votre candidature n'a pas été retenue. »Je relus le message plusieurs fois.Puis je posai mon téléphone sur mon lit.Je restai immobile.Ce n'était qu'un job. Mais ça faisait quand même mal. J'avais l'impression d'avoir échoué à quelque chose d'important, même si je ne savais pas exactement quoi.
— Super... murmurai-je.
Je fixai le plafond, le ventre noué. Je pensais à ma mère. À ses sourires fatigués. À ses silences. Et cette sensation désagréable d'être inutile s'installa doucement.Je voulais aider.Et là, je ne pouvais pas.Au bout d'un moment, j'attrapai mon téléphone.
Lucie.
Ma meilleure amie. Celle qui savait toujours quand quelque chose n'allait pas, même quand je faisais semblant.
Moi : Tu fais quoi ?
Lucie : Rien pourquoi ?
Moi : J'ai raté un truc. Tu peux venir ?Lucie : J'arrive.
Moins d'une heure plus tard, elle frappait à ma porte.
— Ok, raconte, dit-elle en s'installant sur mon lit sans attendre.
— J'ai raté mon entretien.
— Oh...
Elle ne dit rien pendant une seconde, puis me prit dans ses bras.
— C'est nul, ça.
— Ouais.
— Mais ça veut pas dire que t'es nulle, hein.
— Peut-être un peu.
— Non.
Elle me fixa.
— Tu voulais vraiment ce boulot ?
— Oui... enfin surtout pour aider ma mère. Son regard s'adoucit.
— T'es trop gentille.
— Je suis surtout inutile.
— Faux.
— Un peu quand même.
Elle soupira.
— Ok, on sort.
— Quoi ?
— Maintenant.
— Pourquoi ?
— Parce que rester ici à ruminer, c'est interdit par la loi Lucie.
Je laissai échapper un petit sourire malgré moi.

On marchait en ville, sans but précis. Juste pour marcher. Pour respirer. Pour penser à autre chose.
— Tu sais, dit-elle après un moment, t'as déjà fait un truc énorme : t'as osé passer un entretien.
— Et j'ai raté.
— Et tu recommenceras.
Je haussai les épaules.
— Peut-être.
— Non. Certainement.
Je ne répondis pas, mais ses mots restèrent dans ma tête.
Quand je rentrai chez moi plus tard, j'étais fatiguée, mais un peu plus calme.
Ma mère était dans la cuisine.
— Ta journée s'est bien passée ?
— Oui, répondis-je.
Ce n'était pas totalement faux.
Je montai dans ma chambre, m'assis sur mon lit et regardai mon téléphone posé à côté de moi.Je ne savais pas encore ce que j'allais faire ensuite.
Mais pour l'instant, je laissais juste la fatigue m'envahir.

Fleurs de SangWhere stories live. Discover now