Lebois du banc était frais sous mes paumes. C'était un vieux boisde chêne, strié de petites veines sombres, un peu comme la peau demes propres mains. J'aimais m'y asseoir chaque matin, à l'heure oùla buée de ma respiration se mêlait à la brume du parc. On auraitdit que je fumais le temps, bouffée après bouffée.
À lamaison, le silence était mon seul colocataire, si l'on oubliaitSaki. Mon vieux compagnon à quatre pattes avait cette manière bienà lui d'occuper l'espace : une présence de velours noir, étaléesur le tapis, qui semblait écouter la poussière danser dans lesrayons du soleil. Saki ne demandait rien, sinon d'être là. C'étaitune amitié sans contrat, un apaisement.
Puis, il y avait lesappels. À midi pile, puis à vingt heures, le téléphone vibraitsur la table en Formica. C'était ma fille. Sa voix arrivait deloin, chargée des bruits de la ville, de l'agitation d'une vieque je ne comprenais plus tout à fait. Elle s'assurait que lamachine tenait bon, que le vieux père n'avait pas glissé hors dumonde. Nous nous voyions aux vacances, comme on coche une case sur uncalendrier de l'Avent, avec cette affection un peu triste des gensqui s'aiment mais qui n'ont plus les mots pour se le dire.
Cematin-là, le givre étincelait sur la pelouse comme du sucreglace.
C'est alors qu'un petit garçon est apparu. Il courait,ses chaussures de sport crissant sur les graviers, portant quelquechose avec une précaution infinie, comme s'il tenait un secretfragile entre ses paumes jointes. Il s'est arrêté juste devantmoi. Ses yeux étaient ronds, habités par une incompréhension quime fit soudain mal au cœur.
Il a ouvert les mains. Un petitmoineau y reposait, les plumes ébouriffées, d'un gris terne. Sapetite tête basculait sur le côté, sans force.
—Monsieur, murmura l'enfant d'une voix un peu cassée, je crois qu'ila oublié comment on s'envole. Est-ce qu'on peut lui redonner envie ?
Jeregardai l'oiseau. Il n'était plus là. Il n'était plus qu'un petitsac de plumes froides. C'était mon premier visiteur. La Mort. Ellen'était pas effrayante ; elle avait juste le visage d'un oiseau quine voulait plus se réveiller.
Je posai ma main sur le bois dubanc, tout près de ses petits doigts gelés. Le moineau ne bougeaitpas. Il ressemblait à un petit galet de plumes que la rivière de lavie aurait déposé là, sur le rivage, avant de continuer sa routesans lui.
Tu sais, dis-je doucement en cherchant mes mots dans le souffle du vent, il n'a pas vraiment oublié. C'est un peu comme lorsqu'on finit de lire un livre de contes. On referme la couverture, on éteint la lampe, et on s'endort. L'oiseau a fini son histoire.
L'enfant fronça les sourcils. Ses yeux faisaient des allers-retours entre le petit corps inerte et mon visage parcheminé.
— Mais il n'a pas dîné, Monsieur. Et son nid ? Sa maman va l'attendre.
Je repensai à ma fille, à son appel de midi qui ferait bientôt vibrer ma poche. Cette ponctualité qui est une boussole contre le vide. Je comprenais l'angoisse du petit garçon : l'idée que le monde continue de tourner alors qu'une petite place s'est vidée est la chose la plus difficile à accepter.
— Sa maman sait qu'il est fatigué, murmurai-je. La nature est une grande maison, tu sais. Quand un habitant s'en va, il laisse ses plumes pour que d'autres fassent leur nid, et ses chants restent dans le creux des arbres. Il ne disparaît pas vraiment, il se transforme en souvenir.
— C'est quoi un souvenir ? demanda-t-il, une larme perlant au coin de l'œil.
— C'est une petite lumière que l'on garde dans le cœur pour ne pas avoir peur quand il fait nuit. Comme Saki, mon chat, qui rêve parfois sur le tapis. Je suis sûr qu'il rêve de tous les oiseaux qu'il n'a pas attrapés, et cela le rend heureux.
L'enfant resta silencieux un long moment. Puis, avec une solennité que seuls les petits possèdent, il déposa le moineau au pied d'un grand platane, le recouvrant délicatement de quelques feuilles de platane encore rousses.
— Dors bien, petit livre, chuchota-t-il.
Il se redressa, s'essuya le nez d'un revers de manche et me regarda. Une étincelle de compréhension avait remplacé la panique. Il venait de comprendre que la mort n'était pas un monstre, mais un grand repos.
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Le banc des Murmures
Short StoryÀ quatre-vingts ans, la vie ressemble à une horloge suisse un peu fatiguée : deux appels rituels de sa fille à midi et vingt heures, et les silences partagés avec Saki, son vieux chat noir au regard d'ambre. Pour le monde extérieur, il est devenu in...
