Chapitre 1 - Le carnet mauve

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​Trois minutes. Si le prochain métro n'arrive pas d'ici là, je n'aurai pas mon train. Je me mets à courir sur les vingt derniers mètres et arrive sur le quai, complètement essoufflée. Pourquoi faut-il toujours que je sois en retard? J'ai l'impression d'être toujours en train de courir, que ce soit pour un rendez-vous avec des copines, comme un rendez-vous professionnel ou médical, cela ne change rien. Cela a le don d'agacer systématiquement Marc, mon petit ami. D'un autre côté, il se sert tout le temps de moi pour justifier ses propres retards, dont je ne suis pas toujours responsable... Bref, si le métro arrive dans plus de trois minutes, je n'aurai pas mon train.

Heureusement, la prochaine rame arrive déjà. Je m'engouffre dedans, et m'accroche à une barre métallique comme une coquille à son rocher. Je déteste prendre le métro. Trop de gens collés les uns aux autres, qui oublient le respect et la politesse car ils sont pressés. Arrivée à ma station, je me dépêche de rejoindre la gare et achète un billet en vitesse.

Assez régulièrement, je me rends dans la petite maison de campagne où j'ai grandi avec ma sœur et mes grands-parents. Après le divorce de mes parents, les relations avec mon père et ma mère sont devenues... Compliquées. Ce qui explique que nous ayons principalement été élevées par nos grand-parents.

Aujourd'hui, nous nous réunissons pour un bon repas, le premier que nous pouvons apprécier sur la terrasse en ce début de printemps déjà prometteur.

Ce matin, alors que je marche sur un des quais de la gare, je suis très loin d'imaginer que ce petit voyage en train, si anodin et habituel, va être le point de départ d'une nouvelle aventure.

Par chance, je trouve un compartiment presque vide, ce qui est plutôt rare, même pour un dimanche. En avançant dans le couloir, je repère une place dans un carré de sièges inoccupés et m'y assois. En posant mon sac sur le siège d'à côté, je remarque que quelque chose se trouve juste là, à la limite entre mon siège et le siège voisin. Je balaie le compartiment du regard et constate qu'il n'y a personne d'autre dans mon wagon. Je saisis de mes mains maladroites l'objet abandonné. Un carnet. Mauve. La couverture est rigide, et retenue par un élastique noir.

Je n'ose tout d'abord pas défaire l'élastique, comme si j'avais peur qu'en le défaisant, je libérerais une armée de titans, ou que j'ouvrirais une espèce de boîte de Pandore. Puis je me lance, je commence par inspecter l'intérieur de la couverture. Je ne sais pas très bien ce que je cherche. Un nom ? Un numéro de téléphone ? Ou peut-être une de ces pages « si vous trouvez ce carnet, merci de contacter... » comme il y en a parfois au début des agendas.

Mais rien. J'hésite vraiment à continuer ma lecture, car je sens, au format, à la densité, et peut-être même à la charge émotionnelle qui semble émaner de ce carnet qu'il s'agit d'un journal. Un journal intime, personnel... Un journal que nul autre que son auteur n'est sensé lire.

Les premières lignes me le confirment :

3 février 2016

« Aujourd'hui, la pluie n'a pas cessé. J'ai le sentiment que le monde entier autour de moi est devenu liquide lui aussi. Tout est froid, gris et seul. Ce n'est pas un jour pour sortir, même les animaux se cachent. »

Je stoppe ma lecture. J'ai cet horrible sentiment de pénétrer dans l'intimité d'un inconnu, de souiller une sorte d'espace sacré. Mais la curiosité l'emporte rapidement.

 La première date que l'on peut lire sur la première page remonte à 2016. Le carnet n'est pas très grand, mais plutôt épais. S'il a été tenu jusqu'à aujourd'hui, il contient ainsi potentiellement dix ans de confessions, dix ans de vie. Ses pages sont très fines et recouvertes d'une écriture étroite et inclinée, tracée au crayon. Avait-on eu peur d'écrire ces mots ? Avait-on voulu les effacer ? Sinon pourquoi écrire au crayon et non au stylo ? En parcourant rapidement les pages, on peut aussi voir que certaines pages ont été arrachées. Quelqu'un avait-il trouvé le carnet avant moi ? Ou était-ce son auteur qui avait fait ça? Et surtout : pourquoi?

Je me pose alors beaucoup de question, face à cette découverte inattendue. Je suis plutôt douée pour me poser des questions qui à priori n'ont pas d'intérêt pour quiconque autre que moi-même.

Je referme le carnet et replace l'élastique sur la couverture. Je ne me sens pas le droit de lire ces lignes. Lorsque j'arriverai à la gare, je le remettrai aux objets trouvés, et tout sera réglé. Si la personne y tient, elle viendra le récupérer, non ? Mais on est dimanche, il n'y aura donc personne aux guichets aujourd'hui. Je décide de le garder sur moi, et de le remettre au personnel de la gare dès que j'en aurai l'occasion. Je pense beaucoup au petit carnet mauve pendant le reste du voyage. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, parce que ce n'est qu'un carnet après tout. Un carnet comme il en existe des centaines, et qui est sans doute rempli des banalités de la vie d'un inconnu.

Mais je ne peux pas m'empêcher de penser que peut-être, il m'attendait. Que peut-être, je devais trouver ce carnet.

Le carnet mauveWhere stories live. Discover now