Chapitre 1

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Il y a douze ans - Barcelone, Espagne

Je m'appelle Helena Garcia Lindez et j'ai appris à tuer avant d'apprendre à lire.

C'est une drôle de chose, la mémoire. Elle vous joue des tours, vous fait croire que vous vous souvenez de choses qui n'ont jamais existé, ou au contraire efface les pires moments comme s'ils n'avaient jamais eu lieu. Les psys appellent ça des mécanismes de défense. Moi, j'appelle ça de la survie. Parce que si je me souvenais de tout, vraiment tout, je pense que je serais devenue folle depuis longtemps.

Mais je me souviens de l'essentiel.

Je me souviens du bruit de la pluie sur les toits de Barcelone, cette pluie fine qui tombait souvent en hiver et rendait les rues glissantes et brillantes comme des miroirs. Je me souviens de l'odeur du cuir dans le bureau de mon père, mélangée à celle du tabac blond et du whisky vieux. Je me souviens des visages des hommes qui venaient le voir, leurs regards fuyants, leurs mains qui tremblaient parfois quand ils lui serraient la main. Je me souviens du bruit des balles, une nuit, et du silence après.

Mon père s'appelait Alejandro Garcia Lindez. Pour le monde extérieur, c'était un homme d'affaires respectable, propriétaire de plusieurs restaurants étoilés à Barcelone, philanthrope reconnu, mécène des arts. Il apparaissait dans les magazines people, souriant à des galas de charité, une coupe de champagne à la main, entouré de belles femmes et d'hommes influents. Il avait un sourire facile, une poignée de main ferme, et une réputation sans tache.

Pour la pègre, c'était le Boucher Catalan.

Un nom qui faisait trembler les plus courageux. Un nom qui se chuchotait dans les ruelles sombres du Raval, dans les entrepôts du port, dans les arrière-salles des clubs privés. Un nom qui précédait les hommes dans leur tombe. On racontait qu'il avait personnellement tué plus de cinquante hommes, que ses méthodes étaient lentes et douloureuses, qu'il n'éprouvait ni pitié ni remords.

Moi, je l'appelais Papa.

Il n'était pas comme ça avec moi. Avec moi, il était doux, patient, aimant. Il me lisait des histoires le soir, me chantait des chansons, me portait sur ses épaules dans les rues de Barcelone. Il m'apprenait tout ce qu'il savait — pas seulement à tuer, mais aussi à lire, à écrire, à compter, à parler plusieurs langues, à reconnaître les plantes, les oiseaux, les étoiles. Il disait que j'étais son trésor, sa princesse, sa raison de vivre.

Ma mère était partie quand j'avais trois ans. Je ne me souviens pas d'elle. Juste d'une odeur, parfois, le soir avant de m'endormir. Un parfum de vanille et de rose, mêlé à quelque chose de plus doux, de plus tendre. Et d'une voix, peut-être, qui chantait une berceuse en espagnol. C'est tout ce qu'il me reste d'elle.

Mon père ne parlait jamais d'elle. Quand j'étais petite, je posais des questions. Il détournait le regard, changeait de sujet, ou simplement quittait la pièce. J'ai vite appris à ne plus demander, à accepter le silence comme une réponse. Plus tard, j'ai compris que ce silence cachait une douleur trop grande pour être partagée. Mon père avait aimé ma mère plus que tout, et son départ l'avait brisé d'une façon que même le Boucher Catalan ne pouvait pas réparer.

J'ai grandi dans une maison qui sentait le cuir et la poudre, entourée d'hommes en costume qui me regardaient avec un mélange de respect et de peur. J'étais la fille du patron. Et le patron, c'était Dieu.

À cinq ans, mon père m'a emmenée dans une salle de tir pour la première fois. Je revois encore la pièce — longue, étroite, avec des box séparés par des cloisons, des cibles en papier au fond, l'odeur âcre de la poudre. Mon père a posé un pistolet sur la table devant moi. Un Beretta, petit, léger, adapté à ma main d'enfant.

Entre Ciel Et enfer Tome 1Des histoires addictives. Découvrez maintenant