La pluie battait le pavé glacial de la ruelle, lavant la crasse de la ville sans pour autant en effacer la noirceur. Il était tôt, à peine cinq heures du matin, et l'aube peinait à percer l'épais manteau de nuages gris qui étouffait la métropole.
Madame Higgins, emmitouflée dans son vieux manteau de laine humide, pressait le pas. Comme tous les mardis, elle se rendait à la boulangerie de l'angle pour prendre son service. La ruelle qu'elle empruntait, d'habitude simplement lugubre, empestait ce matin-là une odeur métallique et âcre qui lui souleva le cœur.
C'est là, coincé entre les poubelles débordantes du restaurant italien et le mur de briques lépreux, qu'elle le vit.
Au début, elle crut qu'il s'agissait d'un tas de vieux chiffons abandonné par un sans-abri. Mais en s'approchant, son regard croisa celui, vitreux et figé, de la chose. Un cri étranglé s'échappa de sa gorge. C'était un homme. Ses yeux exorbités fixaient le ciel vide, et une mare sombre et poisseuse s'étendait autour de son crâne fracassé, se mêlant à l'eau des caniveaux. Ses mains étaient crispées, comme s'il avait tenté de repousser une force invisible.
La vieille dame recula en titubant, son parapluie lui échappant des mains, et se mit à hurler de toutes ses forces, brisant le silence lourd du petit matin.
À quelques rues de là, assise dans l'obscurité de sa cuisine, une jeune femme fixait la tasse de café froid posée devant elle. Ses longs cheveux blonds tombaient en cascade sur ses épaules tremblantes. Ses grands yeux marron, d'habitude si expressifs, étaient vides, perdus dans un abîme de terreur et de fascination mêlées.
Ses mains, couvertes d'égratignures, serraient convulsivement le tissu de son peignoir. Elle n'avait pas dormi. Elle ne pouvait pas. Chaque fois qu'elle fermait les paupières, elle revoyait le visage de cet homme. Elle ressentait à nouveau le poids de son corps contre le sien dans cette maudite ruelle sombre, l'odeur rance de son haleine, la brutalité de ses mains poisseuses essayant de l'agripper alors qu'elle rentrait chez elle.
Elle se revoyait paniquer. La brique rugueuse sous ses doigts, ramassée par pur instinct de survie. Le coup, porté à l'aveugle, avec la force du désespoir. Le craquement sourd. L'homme qui s'effondrait, lourdement, pour ne plus jamais se relever.
C'était un accident. De la légitime défense. Elle le savait. Mais alors qu'elle fixait le vide, la terreur initiale commença lentement à se dissiper, remplacée par une sensation étrange, glaciale et pourtant brûlante.
En regardant la une du journal de la veille, traînant sur la table, son regard s'accrocha à un nom. Un nom familier. Un nom gravé au fer rouge dans sa mémoire depuis la nuit où son enfance avait été brutalement déchirée par quinze ombres sans visage. Quinze monstres qui l'avaient brisée et laissée pour morte des années auparavant. L'homme de la ruelle... ce n'était pas un inconnu. Le destin, ou peut-être une justice divine et tordue, l'avait mis sur son chemin. Il était l'un d'eux.
Elle venait de tuer un de ses bourreaux.
Un frisson parcourut son échine. La culpabilité s'évapora, laissant place à une clarté effrayante. Pendant des années, elle avait vécu dans la peur, brisée, hantée par des cauchemars incessants. Mais cette nuit, en sentant la vie quitter le corps de cet animal pitoyable, elle n'avait pas ressenti de la faiblesse. Elle avait ressenti du contrôle. Le premier meurtre était accidentel, fruit de la panique. Mais les quatorze autres... ne le seraient pas.
Elle prit une profonde inspiration, ses yeux marron durcissant soudainement. Elle allait tous les trouver. Un par un. Et elle leur ferait payer.
Un bruit de pas lourds résonna dans le couloir, juste de l'autre côté de la fine cloison de son appartement. La porte voisine gronda en s'ouvrant, suivie du cliquetis caractéristique d'un briquet Zippo.
Elle se figea. Son voisin.
Elle l'avait déjà croisé à plusieurs reprises. Un regard perçant, presque dérangeant, des yeux d'un vert émeraude insondable qui semblaient lire en vous comme dans un livre ouvert. Une tignasse noire toujours en bataille, un long manteau sombre et une odeur de tabac froid et de café fort. Il était discret, sarcastique, mais elle savait qui il était. L'enseigne en bas de l'immeuble l'annonçait clairement : Nathaniel "Nate" Vance - Détective Privé.
Et la rumeur disait qu'il était le meilleur de la ville. Le genre de flic raté devenu limier implacable, capable de déterrer les secrets les plus enfouis.
Laura retint son souffle. Si elle voulait accomplir son œuvre, si elle voulait que les quatorze autres paient sans finir le reste de ses jours derrière les barreaux, elle allait devoir être irréprochable. Un fantôme. Surtout avec le plus grand détective de la ville qui dormait à quelques mètres de son lit.
Le défi était immense, presque suicidaire. Mais en esquissant un sourire lent et dénué de toute chaleur, Laura sut qu'elle n'avait plus peur. Le jeu de massacre venait de commencer.
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Elle comptait jusqu'à quinze
Mystery / ThrillerQuinze monstres chassaient dans l'ombre. Aujourd'hui, c'est elle qui traque. Laura cache un effroyable secret sous ses airs de jeune femme effacée et solitaire. Survivante d'un traumatisme innommable brisant son enfance, elle n'est plus une proie. E...
