Où qu'on se place, on ne pouvait pas voir le sommet de la muraille. Rares sont ceux qui avaient essayé de l'escalader. Soient ils avaient abandonné en chemin, soit ils étaient tombés. Certains avaient tenté de la prendre d'assaut et avaient essuyé des salves de flèches. Ceux-là aussi avaient rebroussés chemin devant la violence des assauts.
La forteresse surplombait la colline. Sombre, austère. Le marbre gris, les meurtrières, rien n'invitait à s'en approcher. On imaginait mal un paillasson « Bienvenue »devant la haute porte de noyer sombre et fissurée, mais qui semblait aussi inamovible que les murs.
On racontait que celui qui vivait ici avait bâti ce château de ses propres mains. Pas seul bien sûr, on l'avait aidé. A chaque fois qu'il s'était décidé à sortir de sa tanière, il en était revenu avec de lourds sacs de pierres qu'il portait seul sur ses solides épaules. Mais il ne les achetait nulle part, et ne les taillait pas lui-même. Ce sont les autres qui lui donnaient. Sa mère la première, puis un peu tout le monde. Les gens qu'ils avaient rencontrés dans le début de sa vie, qui semblaient volontiers ajouter des pierres dans son sac, souvent avec le sourire, ils avaient l'air de prendre ça comme un jeu, lui offrant des pierres de plus en plus lourdes pour voir combien il pouvait en supporter avant de s'effondrer sous le poids.
Mais il n'avait jamais plié. A chaque fois il repartait vers le château, la mâchoire serrée, le regard froid, avec la colère suffisante pour les poser, en faire une construction à toute épreuve, comme un animal blessé, fermement décidé à ne plus laisser personne empiéter sur son territoire.
Quand il sortait, on le reconnaissait facilement. Il se tenait toujours très droit, marchant d'un pas lourd et décidé, constamment vêtu d'une lourde armure de fer grise. On pouvait seulement voir ses à travers l'ouverture de son heaume, mais il évitait soigneusement les regards. Sa démarche semblait étonnamment pataude et rigide pour un homme de son âge et de sa corpulence.
Un jour, alors qu'il déambulait en ville sans but, précis, il aperçut une échoppe à laquelle il n'avait jamais vraiment prêté attention. Elle avait toujours été là pourtant, mais il passait trop de temps à regarder à l'intérieur de lui-même pour pouvoir remarquer ce qui se passait à l'extérieur.
La vitrine était fleurie. Des couleursvives, des figurines, des personnages souriants aux airs un peu enfantins.
L'aura qui émanait de ce lieu était à l'opposé de sa forteresse de pierre, et devant tant de naïveté affichée, il ne put s'empêcher d'esquisser un sourire narquois.
Pourtant, il poussa la porte.
L'intérieur de la boutique était à l'image de l'extérieur. Chaleureux, accueillant. Il regarda un peu partout sans vraiment s'attarder nulle part et se dirigea rapidement vers le comptoir où était assise une jeune femme aux grands yeux marrons et au regard doux.
Il s'adressa à elle de sa voix rauque et de son ton habituel, froid, monocorde, un peu méprisant.
« Bonjour.
-Bonjour ! » Lui répondit-elle sur un ton très différent. Sa voix était douce, fluette, son intonation enjouée, bienveillante.
Ils discutèrent de choses et d'autres,assez longuement. Ce qu'ils se sont dit n'a pas réellement d'importance, à vrai dire il ne s'en souvenait plus vraiment. Mais il n'oublierait pas ce qu'il avait ressenti.
La jeune femme lui montrait ses créations, semblant s'émerveiller de beaucoup de choses qui lui semblaient un peu ridicules, mais même s'il affichait un air goguenard et la tournait en dérision, au fond, il n'avait pas envie de se moquer d'elle. Un autre sentiment s'installait peu à peu: c'est lui qui se sentait ridicule.
Et il avait de bonnes raisons. De quoi il avait l'air, avec son armure de fer, son épée au fourreau, au milieu de cette boutique rose bonbon, remplie de peluches et de petits canards en ficelle qui le regardaient en souriant ?
Il y avait pourtant bien une menace ici, mais elle n'était pas de celles qu'il connaissait. Personne n'aller débarquer derrière lui dague au poing, personne n'allait essayer de l'empoisonner. Non, la seule vraie menace ici était pour la carapace qu'il s'était construite. Il se sentait idiot. Il finit par sortir de la boutique et rentrer dans sa forteresse.
Mais le lendemain, il poussa de nouveau la porte de la boutique. Et le jour d'après aussi.
Et à force de passer son temps ici, son armure lui semblait de plus en plus lourde. Il était fort, mais pour la première fois, il avait mal à sa force. Progressivement, il ôta son heaume, desserra sa cotte de maille. Au bout d'un moment il venait même sans son épée.
Sa mâchoire s'était décrispée, son regard s'était fait plus doux, son sourire plus sincère. Petit à petit, sans la moindre contrainte ou violence, il avait pris conscience que son armure ne lui était plus d'aucune utilité, que les jambières de fer rendaient son pas inutilement lourd, que son heaume le cachait au monde alors qu'il n'y avait rien à cacher, que son plastron empêchait son cœur de respirer.
Il continua à se rendre à l'échoppe ,passant de plus en plus de temps avec la jeune femme, pour qui une affection et un respect profonds avaient vite pris le pas sur ses préjugés. Il finit même par lui ouvrir la lourde porte de sa forteresse.
Elle n'était entré dans sa vie que très récemment, mais avait eu un impact sur lui beaucoup plus important que n'importe lequel de ses coups d'épée. Elle lui avait fait comprendre, avec gentillesse, et sans aucune animosité, qu'en décidant de bâtir ces hauts murs, il pensait être hors d'atteinte de tout, invulnérable, mais qu'en vérité il s'était juste mis à la portée de son pire ennemi : lui-même.
Il ne s'était pas rendu compte que les flèches qu'il envoyait vers le monde un peu trop facilement touchaient rarement un ennemi, mais revenaient à chaque fois entailler un peu plus son cœur.
Il se leva lentement, se saisit d'une masse et , sans colère cette fois , toujours avec détermination, mais l'air étrangement apaisé, se mit à détruire les murs.
