Renidentia. (rendu @clodophile n°1)

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Sa mère m’a un jour dit qu’elle était née avec un sourire scotché au visage. Ça lui a valu le prénom Renidentia qui signifie littéralement « sourire » en latin. Son prénom, elle le portait à la perfection. Renidentia était le genre de fille qu’on ne voyait jamais sans un sourire aux lèvres. C’était la fille gentille, à laquelle personne ne faisait vraiment attention. Si les gens avaient dû la décrire ils auraient juste dit « C’est la petite rousse, qui passe son temps à sourire, non ? ». Ce que les gens ignoraient — ce qu’on ignorait tous — c’est ce que cachait son sourire.

Elle vivait avec sa mère et son "beau-père"  dans une maison mitoyenne à la mienne. Nos chambres avaient un mur en commun et donc parfois je l’entendais passer l’aspirateur dans sa chambre ou chanter les paroles de sa chanson préférée.

Tous les matins, je l’attendais devant le portail de sa maison. Elle arrivait toujours en sautillant et en chantonnant. Quand on marchait nos épaules se frôlaient et ses cheveux volaient dans mon visage. Elle se mettait alors à rigoler, gorge déployée. Et moi je la regardais, un sourire fondu aux lèvres et les joues rosies.

Au collège, on ne traînait pas ensemble. Renidentia passait son temps avec deux autres filles de sa classe. Elle n’était, techniquement, pas seule, mais je crois que c’était tout comme. Elle était avec les autres, mais les autres n'étaient pas avec elle. Ma voisine n’avait pas l’air de s’en soucier, elle était dans son petit monde.

Un jour alors que je faisais mes devoirs, j’ai entendu des cris venant de sa chambre. Mon cœur s’est mis à battre mille à l’heure. J’ai avancé doucement vers le mur, puis j’ai collé mon oreille contre ce dernier. J’ai entendu un homme hurler des choses que je n’arrivais pas à identifier. J’entendais quelqu’un pleurer contre le mur quand un gros claquement a résonné dans la pièce. Puis, plus rien. Même pas un bruit. Ma mère m’a ensuite appelé pour manger, mais je n’ai rien pu avaler. Le soir, dans mon lit, je n’ai pas pu fermer l’œil. Le lendemain, je me suis rendu à son portail, la boule au ventre. Elle est arrivée comme tous les matins, un grand sourire aux lèvres.

« Coucou toi ! S’est-elle exclamée.

- Salut. Ça va ? J’ai entendu crier chez toi hier.

- Ah, oui, oui, t’inquiètes. Mon beau-père s’est énervé contre mon chien parce qu’il avait pissé sur mon tapis, ahah. M’a-t-elle répondu en évitant mon regard et en tirant sur les manches de son pull.

- Ah ok… »

On a continué à marcher en silence, quand, en jetant un regard vers elle, j’ai remarqué une grosse marque bleu-violette à moitié cachée par le col de son sweat.

« Tu t’es fait quoi ? Ai-je dit en désignant d’un signe de tête son bleu.

- Quoi, ça ? Oh c’est rien, je suis tombée dans mes escaliers hier.

- Tu t’es pas loupée purée. Il est super foncé.

- Ouais, je suis pas très douée, ahah. »

Je n’ai pas su quoi répondre, ni quoi faire face à ce qui me semblait être un mensonge.

Des jours puis des mois ont passé après ça, et au moins une fois par semaine je réentendais des cris et un nouveau bleu apparaissait sur la peau de Renidentia. Je n’osais rien dire ni rien faire. Je me sentais impuissant face à ce faux sourire collé à son visage.

Un matin, ma mère m’a donné une lettre qui m’était adressée. En regardant l’enveloppe, j’ai remarqué qu’elle venait de ma voisine. Mon cœur a fait un bond si fort que j’ai eu l’impression qu’il allait se briser. J’ai couru dans ma chambre, me suis installé sur mon lit et ai déchiré l’enveloppe.

Mon cher Émile,
Avant toute chose, sache que je suis désolée.
Tu es le seul à avoir vu derrière mon sourire, alors tu méritais que je t’explique.
Mon beau-père me bat depuis longtemps maintenant. Quand ma mère doit s’absenter pour le travail, il se bourre la gueule, monte dans ma chambre, me hurle dessus et m’insulte de tous les noms. Il répète en boucle qu’à cause de moi, ma mère n’est pas à lui à 100%. Puis il me fouette avec sa ceinture, plus fort à chaque fois. Purée ce que ça fait mal, crois-moi.
Je ne voulais pas en parler à ma mère, parce qu’elle a déjà trop souffert avec mon père. Elle avait l’air heureuse, je ne voulais pas lui enlever ça. Mais je ne pouvais plus supporter, c’était trop dur. Pardonne-moi, j’ai laissé tomber.
Je te fais mes adieux Émile. Sois heureux s’il te plaît. Pour moi.

Signée : Renidentia

En lisant les derniers mots de sa lettre mes mains tremblaient et des larmes coulaient sur mes joues. Je me suis levé d’un bond et me suis élancé dans ma maison. En passant dans la salle à manger ma mère s’est écriée :

« ÉMILE QU’EST CE QUI TE PREND ?? OÙ TU VAS ?? »

Je n’ai pas fait attention. J’ai continué à courir, les larmes coulant de plus en plus vite. Je suis sorti de chez moi en trombe et ai continué à courir en direction de chez Renidentia. Une fois devant chez elle, j’ai toqué à la porte. D’abord calmement, puis plus les secondes passaient plus je toquais fort. Au bout de deux minutes à cogner la porte comme un débile, j’ai ouvert la porte qui n’était pas fermée à clé et ai foncé à l’intérieur. Le rez-de-chaussée était vide. En courant dans l’escalier, j’ai crié son prénom, la voix tremblante. Quand je suis arrivé devant sa chambre mon cœur battait tellement fort que j’avais l’impression qu’il allait sortir de ma cage thoracique. J’ai ouvert lentement sa porte… et me suis écroulé au sol en voyant Renidentia allongée par terre, un verre d’eau renversé et une boîte de médicaments vide à ses côtés, les yeux clos et cet éternel sourire aux lèvres.

Pour la première fois, j’ai détesté ce sourire.

Fin.

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⏰ Última actualización: Feb 21 ⏰

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