CHAPITRE 1 : PORT-CHAÎNE, AN 1237 : I. LE RÉVEIL

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L'eau suinte.

C'est le premier bruit que Kael Mordax entend chaque matin. Pas un robinet qui coule, pas la pluie contre une fenêtre – non, c'est le bruit insidieux de l'océan qui s'infiltre lentement à travers les joints rouillés de la coque, qui cherche patiemment les fissures dans le métal vieux de 80 ans, qui rappelle à chaque habitant de Port-Chaîne une vérité simple : la mer reprend toujours ce qui lui appartient.

Goutte. Goutte. Goutte.

Kael ouvre les yeux dans le noir absolu du Ventre-7, niveau -12 sous la ligne de flottaison. Son « lit » est un matelas de chanvre bourré d'algues séchées, posé sur un cadre métallique soudé directement à la paroi de la coque. L'humidité a rongé le tissu par endroits, laissant apparaître des touffes verdâtres qui sentent le moisi et le sel.

Il a 9 ans. Il dort habillé depuis qu'il a 6 ans – quand il a compris que l'air du Ventre-7 était trop froid pour dormir nu, et que son père ne pouvait pas se permettre d'acheter des couvertures supplémentaires.

Dans le coin opposé de la cabine de 8m², son père dort encore. Jorath Mordax, 41 ans mais qui en paraît 60. Les cheveux gris, le dos vouté, les mains marquées de cicatrices en forme de cordages. Un Plongeur de Cuivre depuis 23 ans. Le genre d'homme que la mer dévore lentement, cellule par cellule.

Kael se lève sans faire de bruit. Le sol métallique est glacé sous ses pieds nus. Il a appris à marcher en évitant les plaques qui grincent – troisième depuis la porte, septième près de la table, toute la zone autour du réchaud à gaz.

Il y a une fenêtre. Enfin, pas vraiment. C'est un hublot de 20 centimètres de diamètre, scellé avec du verre épais de 5 centimètres. À cette profondeur, si le verre cède, la pression ferait exploser la cabine en moins de trois secondes.

Kael s'approche et regarde.

Dehors : le noir verdâtre de l'eau du port. Parfois, des poissons passent. Parfois, des débris dérivent. Aujourd'hui, c'est un morceau de tissu qui tourbillonne lentement, comme un fantôme sous-marin.

Port-Chaîne ne dort jamais vraiment.

Même à cette heure – Kael estime qu'il est environ 5h30, il n'a pas de montre – il peut entendre les bruits étouffés de la ville qui se réveille. Les pas lourds des équipes de quart au-dessus. Le grondement distant des pompes hydrauliques qui maintiennent les niveaux inférieurs à peu près hors d'eau. Les cris des contremaîtres qui haranguent les dockers pour la journée à venir.

Et quelque part, très loin, le son d'une cloche. Trois coups.

Ça veut dire qu'un plongeur ne remonte pas.

Le père de Kael se réveille en sursaut au troisième coup.

Jorath Mordax ne parle pas beaucoup.

Kael a remarqué que les hommes qui descendent trop souvent dans les fosses abyssales perdent progressivement le goût de la conversation. Comme si la pression écrasait aussi leur capacité à formuler des pensées inutiles. Tout devient fonctionnel. Économie de mots. Économie d'énergie.

Ce matin, Jorath se lève, va au coin qui sert de « salle de bain » (un seau, un broc d'eau saumâtre, un morceau de savon gris), se lave le visage, se brosse les dents avec une poudre de charbon mélangée à de la menthe séchée.

Puis il s'habille.

La combinaison sous-marine.

C'est un vêtement de toile cirée épaisse, doublée de laine de mouton recyclée. Elle pue. Un mélange de sueur rance, de graisse de phoque (utilisée pour imperméabiliser les joints), et quelque chose de plus profond – l'odeur de la pression, de l'eau salée froide, de la mort latente.

Jorath enfile la combinaison méthodiquement. Jambes. Torse. Soutiens-gorge. Il vérifie chaque couture, cherchant les déchirures, les points faibles. Une seule fuite à -300 mètres de profondeur, et l'eau glacée s'infiltre, engourdit, tue.

Kael observe en silence. Il a vu cette routine des centaines de fois. Il pourrait la faire les yeux fermés.

Jorath (sans regarder Kael, vérifiant ses bottes) : « Poisson dans le filet suspendu. Mange avant de partir. »

Kael : « Oui, papa. »

Jorath : « Tu as école aujourd'hui ? »

Kael : « Non. C'est dimanche. »

Jorath (hochant la tête) : « Bien. Reste pas au Ventre. Monte voir le soleil. »

Kael : « Je le ferai. »

Jorath termine de lacer ses bottes. Il prend son sac – contenant ses outils de récupération : une pince-monseigneur rouillée, un ciseau à froid, un marteau, une lampe à huile de baleine, un couteau de plongée.

Il s'arrête devant la porte. Pose une main sur l'épaule de Kael. C'est saignant. Jorath n'est pas tactile.

Jorath (voix rauque) : « Si je ne rentre pas ce soir, tu sais quoi faire. »

Kael (gorge serrée) : « Oui. »

Jorath : « Répète. »

Kael (récitant) : « Je vais voir Mme Kerresh au Niveau-5. Elle me donnera l'enveloppe scellée. Je l'amène au Bureau des Plongeurs. Je récupère la compensation. 340 Écus. »

Jorath : « Et suite ? »

Kael : « Je ne dépense rien pendant trois mois. Je cherche un apprentissage. Je quitte les Ventres. »

Jorath hoche la tête. Satisfait.

Jorath : "Bien. Tu es un bon garçon, Kael."

Il part.

La porte se referme avec un clang métallique.

Kael reste seul.

Il compte jusqu'à cent. Puis il va au filet suspendu, prend le poisson séché (une sardine aplatie, dure comme du cuir), et commence à mâcher.

Il prie silencieusement pour que son père rentre ce soir.

Comme chaque jour.

KAIKAI: Empire of Floating AshesМесто, где живут истории. Откройте их для себя