Chapitre 1: la vitesse comme refuge (Enzo)

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 Janvier

Je suis tombé amoureux de la vitesse avant même de savoir aimer une personne.

Le bruit des moteurs a toujours été plus fidèle que de simples humains. Il ne promet rien, il hurle, il vibre, il vit. Contrairement aux gens, il ne ment pas. Quand j'appuie sur l'accélérateur, tout disparaît. Enfin, tout devient plus simple. Le monde se réduit à une ligne droite, un virage, ou même à un battement de cœur.

La Formule 1, ce n'est pas juste un sport pour moi, c'est bien plus. C'est une échappatoire, une sorte de drogue légale. Un moyen d'oublier d'où je viens, mes malheurs et mes angoisses.

J'ai grandi dans une maison où le silence faisait plus de bruit que les cris. Une mère absente, un père violent qui nous frappait pour un oui ou pour un non, qui pouvait nous tomber dessus sans prévenir. Et Lucas. Mon frère. Toujours devant moi. Toujours à encaisser pour deux. Il avait 12 ans et moi j'en avais seulement 9. J'étais encore innocent, je ne savais pas ce que mon père faisait. Je pensais que c'était sa façon de nous montrer son amour. Et mon frère, lui, me protégeait comme si tout ça était normal.

Il faisait semblant de sourire alors que je savais qu'à l'intérieur, il voulait s'effondrer dans un coin et pleurer toutes les larmes de son corps. Mais il a tout vécu : les pleurs de notre mère, les marques sur son corps à cause de notre père, et les traces de mutilation. Oui, mon frère s'est ouvert les veines à force d'avoir trop de pression sur ses jeunes épaules d'adolescent innocent.

Maintenant, notre père est en prison pour agression. Mon frère et moi allons le voir une fois par mois, c'est notre tante qui nous force à garder le lien familial. Quand on a pu partir de chez nous, on est allés se réfugier chez notre marraine Clara, du côté de notre mère. Elle nous a confié que même quand elle était jeune, notre mère était souvent absente. Elle n'était jamais au foyer familial et n'a fait qu'à moitié son rôle de grande sœur.

Les histoires de nos parents, nous ne les avons jamais révélées aux journalistes. Nous les avons toujours cachées. Pas parce que nous avions honte, mais pour préserver notre avenir professionnel.

Lucas, de son surnom Lulu. Car oui, on a des surnoms. Parfois moqueurs, parfois gentils. Lui m'appelle souvent Enz' ou Zozo.

Bon, je parlais de quoi déjà ? Ah oui.

C'est lui qui m'a mis devant une course de F1 pour la première fois. Je me rappelle très bien de cette scène. Il était assis sur notre ancien canapé bleu (il était horrible, j'en ai fait des cauchemars). Je sortais de ma chambre et je l'ai rejoint sur ce canapé monstrueusement laid. Il regardait déjà la F1. Il avait environ 13 ans si mes souvenirs sont bons. Il observait la rediffusion de l'accident d'Ayrton Senna qui lui a coûté la mort en 1994. Aujourd'hui, c'est mon idole dans le monde de la F1.

Je m'assis à côté de lui. Il était très concentré sur la télé. Il posa sa main sur mon épaule et me dit :

— Regarde bien, petit frère. Et apprends de leurs pas. Là, ce que tu vois, c'est la liberté.

Je l'ai cru. Et aujourd'hui, je le crois toujours.

Un an après, il nous avait pris des cours de kart avec les économies de ses stages et un peu d'argent qu'il volait à notre mère. Mais tellement qu'elle n'était jamais là, elle ne l'a jamais découvert. Et on ne lui dira jamais, car on n'a plus de nouvelles d'elle depuis des années.

À 14 ans, j'ai découvert qu'il existait la F4. Depuis cette découverte, j'en ai rêvé pendant plus d'un an. C'est aussi mon frère qui me l'a fait découvrir, car il y était déjà. Lulu avait environ 16 ans et demi quand il a été pris en F4. Il est resté une saison. Il est parti à 17 ans et demi, et à 18 ans, il a fait une saison de F3. Jusqu'à ses 19 ans, il a fait deux saisons de F2, et quand il a eu 21 ans, il est parti en F1.

Moi, ce que j'ai fait, c'est suivre son parcours. J'ai été son premier fan. Mon parcours : de 14 à 16 ans, je suis resté en F4 pendant deux saisons. Après, je suis parti en F3 à 16 ans jusqu'à mes 17 ans. Ensuite, de 17 à 18 ans, je suis allé en F2 pendant une saison. Et pour mes 18 ans, on m'a fait la surprise de me prendre en F1, dans la même écurie que Lucas, qui a actuellement 21 ans. On fait notre première saison de F1 ensemble.

Les années ont passé, les circuits ont changé, mais la sensation est restée la même. Cette impression que, tant que je roule, rien ne peut m'atteindre. Ni même les souvenirs. Ni ce cœur brisé...

Les femmes sont venues plus tard, vers mes 16 ans, quand je roulais en F4. J'en ai aimé une seule. Et ça a suffi pour fissurer tout ce que j'avais construit. Depuis, je garde mes distances. Je souris, je charme, je pars avant de m'attacher.

Parce que oui, j'ai aimé. Une fois. Et ça m'a suffi pour comprendre que l'amour faisait plus mal qu'un crash à 300 km/h.



*Fédération internationale de l'automobile

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