• La Galerie des glaces

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Une respiration. C'est tout ce qu'il lui faut. Une respiration encore. Les poumons de Dysée s'emplissent d'air au mieux malgré son corset qui emprisonne sa cage thoracique. Son père a exigé que Perrine serre cette prison de tissu autant que possible, si bien que la captive manque de défaillir à chaque instant.
Son souffle se coupe encore un peu plus lorsque la portière de la voiture s'ouvre et que l'immensité du palais de Versailles se dresse devant elle, majestueux, absolu.
Dysée est déjà venue à la cour bien-sûr. Elle y a fait son entrée dans le monde à l'adolescence, comme toutes les jeunes filles de la noblesse. Mais aujourd'hui, tout est différent, car ce n'est pas pour une révérence et trois valses qu'elle est ici maintenant.
C'est pour le peuple.
C'est pour la France.

Au bras de son père, le Vicomte de Cherbourg, Dysée sort de la limousine louée pour l'occasion et se retrouve aveuglée par les flashs des photographes. Elle avance sur le tapis rouge, grimaçante, mais le vicomte lui pince discrètement le dos de la main pour la rappeler à l'ordre. Aussitôt, la jeune femme prend la pose, essayant au mieux de camoufler son stress derrière un sourire photogénique travaillé de longues heures.

Sa robe immense la contraint dans chacun de ses pas, mais la jeune femme garde la tête haute. Elle a l'habitude des jupes en coton, et des jeans, mais à la cour les tenues modernes sont proscrites. Heureusement pour elle, l'air est frais, ce qui lui permet de ne pas étouffer dans ses couches de vêtements d'un autre âge.
Aujourd'hui. elle ne doit pas faire de faux pas, elle n'a pas le droit à l'erreur comme la dernière fois. Ce jour est l'aboutissement de toutes ces dernières années de travail. Son père compte sur elle. Il lui a donné sa confiance pleine et entière, elle ne peut pas le décevoir.

Enfin, ils montent les marches du palais et disparaissent à l'intérieur. Dysée soupire de soulagement et laisse ses épaules s'affaisser un peu.

-Tu as été bien, mais tu as mis un instant à te reprendre. Tu ne peux pas retirer ton masque ici, même un instant, ne l'oublie pas.

Elle hoche la tête.
Soudain, elle sent, dans la poche dissimulée dans les plis de sa robe, son téléphone vibrer. Son père l'entend, et il la foudroie du regard. Les portables sont interdits à la cour et elle le sait. Sa désobéissance pourrait leur coûter leur présence ici. Il s'apprête à lui confisquer comme à une adolescente, mais il est interrompu par un garde qui les annonce pour faire leur entrée dans la Galleries des Glaces. Tant pis, elle va devoir le garder. Mais le regard sévère du vicomte lui retire toute envie de l'utiliser.

-Monsieur Le Vicomte de Cherbourg, et sa fille, Mademoiselle de Cherbourg.

Ils entrent dans la pièce la plus mythique du palais, déjà bondée de monde malgré l'heure précoce. Des robes magnifiques, colorées et étincelantes virevoltent partout. Les coiffures, les maquillages, les chaussures, les parures, les gestes, les corps, les voix. Tout hurle le luxe, la noblesse et l'extravagance.
En se regardant dans le miroir une dernière fois avant de monter dans la limousine tout à l'heure, Dysée s'était trouvée sincèrement belle et séduisante. Mais maintenant qu'elle est ici, elle a l'impression d'être la souillon de la cour. Elle se sent terne, laide et ridicule. L'angoisse qu'elle avait tenté de faire taire depuis des semaines commence à lui remonter dans la gorge. Aussitôt, une envie de grignoter quelque chose la prend. Elle parcourt la gallerie du regard, mais ne voit aucun buffet. Alors elle se met à mordiller sa lèvre inférieure nerveusement. Son père, qui connaît bien sa fille, lui presse discrètement le bras et lui murmure:

-Arrête. Tu vas retirer ton rouge à lèvres. Ça va très bien se passer, tu es magnifique.

« Très bien se passer »? Avec toutes ces femmes plus belles et mieux parées les unes que les autres comme rivales? Toutes les nobles célibataires du royaume de France n'attendent qu'une chose: pouvoir sauter à la gorge du roi et ne plus lâcher le morceau jusqu'à avoir été épousée par lui.
Et si quelqu'un se souvenait de ce qui s'était passé il y a cinq ans?!

Cette semaine, Sa Majesté Le Roi Louis XXIII fête ses trente ans. Sa famille, ses ministres et conseillers désespérant tant de le voir toujours sans hériter à cet âge ont alors décidé d'organiser cet anniversaire en grandes pompes.
Tous les nobles du royaume ont été conviés, et insistance a été faite sur ceux dont les filles sont à marier.
Une occasion inespérée d'approcher de nouveau le Roi après cette unique rencontre furtive lors de sa présentation à la cour en même temps que toutes les jeunes filles nobles de dix-sept ans, il y a de cela cinq ans.

Mais comment luter face à de telles concurrentes pour l'approcher plus que les autres? Le Vicomte semble deviner l'inquiétude de sa fille, car il reprend :

-Ne t'inquiète pas. Je te rappelle qu'il n'a pas à te demander en mariage, simplement à te mettre dans son lit.

« Te mettre dans son lit ». Dysée a un frisson. Même si elle sait la raison de ce stratagème, même si elle sait qu'elle fait ça pour une cause noble et juste, elle n'arrive jamais à se faire à l'idée de cette étape du plan.
Car en effet, Dysée est la seule jeune femme qui n'a pas pour prétention d'épouser le roi. Sa seule mission à elle, c'est de le tuer.

Dysée de Cherbourg Hikayelerin yaşadığı yer. Şimdi keşfedin