Prologue

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Comme le feu qui brûle le bois de l'indifférence, laissant derrière lui des cendres oubliées. Comme la pluie qui tombe sur la maison de l'ignorance, engloutissant les sentiments négligés. Comme la maladie qui frappe quelqu'un, sans choix, sans demande, sans raison. 

C'était inéluctable.

Le destin s'était abattu sur ma fille, comme une nuée noire qui efface la clarté d'un ciel azur. Chaque jour, chaque heure qui passait, renforçait cette fatalité inexorable qui devenait plus lourde. Nous étions pris dans la tourmente, sans savoir comment en sortir. Cette inévitable issue n'avait ni pitié, ni remords. La fin, cette fin qu'aucun mot, aucune prière ne pouvait arrêter, se profilait. Emma avait été une étincelle, une lumière vive et pure, et dans cette obscurité infinie qui nous entourait, elle s'éteignait lentement. Mais sa lumière, aussi faible fut-elle à la fin, n'avait pas cessé de briller dans mon cœur, comme un phare guidant un navire perdu dans la tempête.

Des pages d'un livre écrites à l'avance qui ne pouvaient être modifiées. Aucune chose, aucun être, ne peut arrêter le destin qui abat ses cartes sur la table de l'humanité. Personne n'est maître de la partie. Lorsque nous jouons, parfois nous gagnons, parfois nous perdons. Mais il ne faut jamais cesser de jouer. Personne ne peut choisir l'issue d'un chemin tout tracé. C'est ce que je pensais. Chacun sur terre se glisse dans la partie, oriente ses pas, décide de ses actions, se mesure à la vie, en somme. Chacun, dans les limites prévues, choisit ce qui lui permettra d'atteindre ses objectifs et de réaliser ses désirs.

Aidée de la mort, la maladie s'était acharnée longtemps sur elle avant de lui demander de l'accompagner, là où personne ne voulait aller. Dans cet endroit bien trop mystérieux, inaccessible et douloureux qui accueille les êtres dépouillés de leur corps. Des âmes qui se retrouvent, poursuivant leur existence sur le chemin de l'éternité. Elle s'en était allée et personne ne pouvait la suivre.

Personne. Pas même moi.

Elle savait que sa fin approchait. Et moi, en tant que père, je n'étais que le témoin impuissant de ce voyage qui nous échappait à tous deux. J'étais là, observant chaque geste, chaque mot, chaque souffle qu'elle prenait, les engrangeant dans ma mémoire comme on conserve un précieux héritage. Elle, toujours calme, toujours pleine de cette sagesse indescriptible, avait vu les signes avant même que je n'eusse pu les percevoir. Elle savait ce que le monde réserverait à ses rêves, et elle l'acceptait. Une acceptation d'une pureté déchirante ; celle d'un enfant qui fait face à la fin avec une sérénité extraordinaire.

Emma, elle s'appelait. Et cette nuit-là, loin de notre maison, de notre famille et de nos amis, la chose la plus précieuse qui m'avait été offerte, me fut arrachée, comme l'on arrache un cœur à une biche avant de l'achever dans son dernier souffle. Une douleur sans commune mesure qui modifie la vie de quiconque doit franchir cette étape. Un bon père défend ardemment ses enfants. Et moi, ce père qui croyait protéger, défendre, et offrir un avenir, me retrouvais là, accablé par l'impuissance de la situation. Le destin avait fait son choix, mais la souffrance était encore plus grande pour moi, car je devais rester. Je voyais partir celle que j'aimais le plus, celle qui avait été la lumière de mes jours, celle qui m'avait appris tant de choses sur l'amour, sur la vie, et sur la résilience.

Mais les poings ne sont d'aucune utilité face à ce genre d'ennemi qui vous attaque de l'intérieur et vous anéantit ; simplement, comme un gigantesque pouce qui appuie sur une punaise inoffensive. L'impuissance d'un parent face à cette monstruosité est certainement l'injustice la plus terrible qu'il est donné de voir à un être humain ; regarder cette lueur dans les yeux de son propre enfant s'éteindre à jamais. Ne pas y croire, se sentir coupable, souhaiter s'en aller et finir par accepter, pour les plus valeureux.

Je me souvenais de son visage. Ce visage marqué par la souffrance, mais aussi par une paix étrange. Elle était prête pour le grand départ, prête à embrasser l'inconnu. Je l'avais regardée marcher, se rapprocher de moi, et je savais que chaque pas qu'elle faisait la rapprochait de ce moment où tout s'arrêterait. Je voulais lui dire que tout irait bien, qu'elle ne serait pas seule, mais je savais que mes mots n'auraient aucune importance. Ils ne pouvaient pas combler l'immensité que provoquerait sa disparition.

Elle est descendue lentement de son lit, je la regardais marcher dans ma direction, sentant le verdict final approcher. Impuissant. La ligne d'arrivée se trouvait juste là, devant nous, à quelques mètres seulement. La teinte écarlate de son visage et la sueur qui coulait sur son front me brisèrent l'estomac. J'étais empêché de la rejoindre.

Tétanisé.

Nous savions que ce moment arriverait d'un jour à l'autre, d'une nuit à l'autre. Une épée de Damoclès mortelle flottait sur nos têtes depuis que nous avions appris la terrible nouvelle.

De longues minutes passèrent, et, comme si j'étais prêt à affronter cette tragédie, je me levai calmement pour venir à ses côtés. Sa tête appuyée sur ma cuisse et ses yeux humides au plus profond des miens. Sans dire un mot, nous comprenions ce qu'il se passait ; une fin, puis, un commencement. De brillantes larmes coulaient sur sa joue brulante et imbibaient son t-shirt bientôt trempé. Je pleurais, moi aussi, car ma vie changerait, et l'idée de cette nouvelle vie me terrifiait. J'étais égoïste, peut-être. Ma fin n'était qu'une étape avant la suivante alors que la sienne était probablement la dernière. Cependant, comme si elle me comprenait, je sentis dans son regard une expression de soutien et de compassion ; un signe d'encouragement qui m'aiderait à affronter les difficultés à venir.

Après un long moment de douleur, appuyées sur ma jambe, elle expira une dernière fois, soulagée. Un apaisement mérité après tant de souffrances vécues.

J'étais assis là, les jambes en tailleur, au milieu de la pièce, son corps serré contre ma poitrine. J'attendais, incapable de la lâcher.

Pourtant, je devinais.

La libération que je ressentis à cet instant ne pouvait signifier qu'une chose.

Emma était partie.

Un dernier voyageStories to obsess over. Discover now