Prologue

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Personne n’oublie sa première morsure, qu’on l’inflige ou qu’on la reçoive.

Les dents se plantent dans la chair, la mâchoire se bloque et les secousses déchirent la moindre fibre du corps. La première transformation s’empare de l’humanité comme le traumatisme qui l’a provoquée marque l’âme. Elle s’ancre dans l’esprit comme un tatouage sur une peau. L’adrénaline embrase les sens, la vision ralentit et dévoile plus de couleurs, chaque contact devient précis. L’odeur du sang remonte jusqu'à la bouche et laisse ce goût ferreux unique.

Un être vivant n’est qu’un tas de viande. Le pouvoir règne sur terre par la loi de la proie et du prédateur. Mais la proie possède parfois des mécanismes de défense si puissants que le prédateur devient proie à son tour. Donnez une arme à une proie, elle s’en servira au maximum pour rappeler au prédateur qu’il n’est plus le danger, mais en danger.

Voilà ce qui arriva quand David me poursuivit dans les rues pour la dixième fois de l’année, à la mi-octobre. Je ne sais plus pourquoi il m’en voulait. Je me souviens seulement qu’il brandissait un cutter volé en cours d’art. Il jurait qu’il me donnerait le sourire du Joker. Il m’entailla la commissure gauche jusqu'à la moitié de la joue, comme promis. Quelques secondes plus tard, dans ma terreur, l’autre coin de ma lèvre s’élargissait. Je tenais son bras entre mes crocs.

Il essayait de se dégager, je secouais la tête. J’entendis son omoplate se désolidariser de son humérus. Ma force se décuplait : je le traînai au sol tandis que ses hurlements stridents vrillaient mes oreilles. Dans un éclair de lucidité, je compris qu’il m’appartenait de décider de son sort. La peur changea de camp. Je déchirai ses muscles, m’agitai jusqu’à briser ses os. Ma colère ne s’éteignit que lorsque je n’eus plus dans ma gueule qu’un petit bras détaché. L’autre partie de David serrait ce qui restait de son coude. Le trou béant vomissait un torrent de sang vif.

Je réalisai à peine ce qui venait de se passer quand je fuyais vers chez moi. Je repris mon apparence à mi-chemin, courir à quatre pattes devenant impossible. Je lâchai le bras quand ma bouche rétrécit. J’entrai dans la maison blessée, couverte de mon sang et de celui de ma première victime.

Mon parrain me demanda de m’asseoir et d’attendre. En quelques minutes, il m’expliqua que je devais partir pour un temps, afin d’apprendre à me contrôler. Il ne m’en voulait pas. Il souriait et me tenait l’épaule comme à chaque moment difficile. Il appliqua ce même rituel, à la manière d’un prêtre qui bénit, quand il saisit son téléphone.

— Bonjour, je suis avec ma filleule, il y a eu un accident entre le collège de Formy et la maison. Oui… non, c’est elle qui l’a attaqué, mais il la persécutait. J’avais déjà signalé le problème aux autorités. Attendez, je demande. Corazon, il est mort le gamin ?

— Je… je ne sais pas.

Il haussa les bras, interrogatif.

— Surprise en arrivant, Madame. Mais vous devriez faire vite : il y a du sang partout, ma moquette est fichue.

Il affichait une mine calme. Il riait parfois aux questions de l’agent. Jorge avait une case en moins, tout le monde le savait. Dans son grain, il me rassurait. Le carnage me paraissait à peine plus grave qu’une bousculade.

— Chupacabra. Il n’y aura pas de précautions à prendre. Elle est sous le choc mais a repris son apparence. Il faudra la soigner, il l’a blessée. Je compte porter plainte même s’il est mort, Madame. 54, rue du Norh. À tout à l’heure.

Jorge prit mes mains et s’accroupit à ma hauteur. Il m’estimait plus que n’importe qui. Je gardais à l’esprit l’incident mais je savais que je ne risquais rien. Nous avions déjà déposé trois plaintes pour les agissements de David.

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⏰ Dernière mise à jour : Oct 18, 2025 ⏰

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