Les maux I

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Il y a des affections de l'âme qui, fugitives et tenaces à la fois, résistent aux discours, se refusent aux noms et ne se laissent apprivoiser que par l'éclat muet de la souffrance. Peut-on dire autre chose que frustration de ce qui nous ronge ?

Faut-il que je me sois rendue coupable d'un oubli inconsidéré, d'une parole maladroite, pour que l'affection d'autrui s'exige désormais contre mon être même ? Pourquoi le fait d'être soi, et rien que soi, paraît-il devenir une audace, presque une faute à expier ?

Ah ! l'enfance... quelle courtoise facilité de l'être ! On y vivait par bonds, on y commettait des maladresses, on y recevait des reproches qu'on essuyait sans cérémonie, et l'on recommençait. Puis survint ce dernier dimanche d'innocence : la nuit précédant la rentrée qui s'étirait en impatience exquise, l'odeur matinale du foyer un dimanche d'été, la bénédiction rapide d'une sœur : autant de « dernières fois » qui, sans bruit, tranchèrent le fil d'une saison. Et de ce point, une existence nouvelle se déploya, tissée d'obligations : répondre, plaire, s'ajuster aux exigences d'un ordre social qui dicte des conduites plus qu'il ne laisse vivre.

Je m'égare, me dira-t-on ; mais quelle déviation n'est pas racine de vérité lorsqu'on juge de ce qui pèse ?

Il m'a demandé, d'un ton où la curiosité se mêlait à la tendresse : « À quoi penses-tu ? » et j'ai répondu : « À ce que j'irai faire demain. » Mensonge. Comment avouer que mes pensées se présentent, furtives et contradictoires, autour de ce qui adviendra une fois son pas éloigné ? Dire : « À ce que je ferai en ton absence » eût signifié dévoiler une faiblesse : dépendre de son retour, sentir en son départ un vide que la raison refuse d'enregistrer, comme une morsure creuse au creux de l'estomac après un jeûne prolongé. Or, se montrer dépendante eût été, peut-être, se rendre moindre à ses yeux ; et qui donc n'épargne à l'amour ce petit triomphe d'une indépendance feinte ?

Cette nuit-là, j'ai donc cherché à tromper le temps par l'occupation, comme on couvre un trou d'ombre d'une planche : toutes les entreprises me furent refusées, enfants de l'univers complices de ma solitude. L'Univers, semble-t-il, voulut que je demeurasse inerte. À son retour, il trouva la couche vide ; non pour la vaine liberté d'un vagabondage, mais parce que j'étais recroquevillée sur moi-même, tentant d'étreindre l'enfant qui, quelque part, s'était senti seul pendant cet intervalle. Au lieu de cacher cet enfant à la manière ordinaire, ce soir-là j'ai choisi la couverture : refuge humble, dernier abri où mes larmes pussent se consumer sans témoin. Je ne voulus point qu'il vit que j'avais pleuré.

Les maux du vide, voilà le nom que je leur donne.

Nous sommes un soir d'automne dans le centre animé de Lyon ; ma force s'épuise, et la pauvre Eden, ma chère enfant, pâtira de cette défaillance. Nous irons nous coucher sans la consolation d'un repas, reportant à demain ce que la nuit n'aura su rendre supportable. Le soir, il est coutume que sa bouche refuse le plus gros des aliments lorsque son père la dépose ; ce soir, je ne m'en suis point voulu : je lui ai épargné les regards inertes qui se posent parfois sur une assiette que l'on ne parvient plus à remplir de saveur.

Ainsi va la vie : des petites renoncements, des dissimulations ordonnées comme autant de remparts que l'on dresse entre ce que nous sommes et ce que l'on suppose devoir être afin d'être aimé. Et si l'on croit que céder à ces ombres nous rend plus sûrs d'amour, que la vérité demeure encore incertaine. Car l'amour qui exige le masque n'est que l'ombre de lui-même ; il aime l'image, non la substance.

Que ferai-je, sinon apprendre, à force de nuits, que la tendresse authentique tolère la faiblesse, qu'elle sait recevoir les larmes et les gestes tremblants, et qu'elle peut, par la simple présence, combler un creux que l'on croyait insondable ? Peut-être alors, en un matin d'été qui ramènera les odeurs de maison et les baisers de sœur, retrouverai-je la permission d'être moi-même : imparfaite, entière, aimée non pour ce que je feins d'être, mais pour ce que je suis.

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⏰ Last updated: Sep 16, 2025 ⏰

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