Je cours, je ne pouvais faire ça de toute façon. Je remontais les pans de ma robe déjà déchirés par les branches et toutes les épines que j'ai pu croiser sur mon chemin. Je ne savais pas vraiment depuis combien de temps j'étais sur ces routes de boue, je savais seulement que je n'étais pas encore assez loin, que je ne courais pas encore assez vite, que mon souffle ne me permettrait peut-être pas d'échapper aux hommes qui me poursuivent avec leurs torches. C'est comme si je n'avais jamais rien été qu'une simple souillure, une femme de petite vertue, or j'ai toujours été plus que ça, plus qu'eux, et ils ne l'ont jamais supporté. Je tourne ma tête un court instant et ne remarque plus les lueurs des torches. Je me rends compte seulement que maintenant que je n'entends plus leurs voix, plus leurs cris, ni leurs bottes craquant chaque branches derrière moi. Je ralentit, essaie d'écouter les bruits alentour et ne remarque plus rien d'humain. J'entends les gazouillis des oiseaux qui viennent de passer au-dessus de la cime des plus hauts arbres, je remarque un cerf qui passe à plusieurs mètres de moi et qui ne daigne me remarquer, j'aperçois une mare éclairée par les reflets de la lune et entends des coassements de quelques rainettes et crapauds. Je ne sais pas combien de temps j'ai couru, mais c'est en ce moment de calme que je sens mon corps chauffer. Je remarque seulement maintenant que mes poumons sont un incendie à eux tout seul, une espèce de brasier qui ne pourrait jamais s'éteindre. Mes pieds sont mouillés jusqu'aux os à cause de la boue. Je sens une douleur au niveau de ma joue et passe mon doigt sur l'entaille qui saigne depuis plusieurs minutes. Mes cheveux me traînent dans le dos, ce qui veut dire que ma coiffure ne ressemble plus à rien. Je meurs de soif. Je me dirige vers la mare de rainettes avant d'y plonger la tête et de presque me noyer. Quand j'en ressors , je recrache le tout, cette eau est imbuvable, pleine de têtards, d'algues et de poissons en tout genre. Je ne devrais pas faire la fine bouche, mais je n'ai pas envie de mourir empoisonnée par ma propre bêtise. Je m'assois à même le sol, essayant de retrouver un nouveau souffle pour apaiser mes poumons toujours pris par ce feu intérieur. Je remarque qu'une de mes manches est déchirée et décide alors de l'arracher entièrement. Au moins elle ne me gênera plus...
En voyant le nuit devenir de plus en plus noir, je comprends que je ne dois pas rester statique et que je dois trouver un abris, rapidement. Je ne sais pas ce qu'il y a dans les bois, cependant je sais que des ours peuvent toujours être dans les parages. Ils sont les plus grands prédateurs de notre région et sont les seuls animaux à rivaliser contre les hommes. Je préférerais éviter de tomber sur l'un d'entre eux... Je me remets en route, soulève ma robe qui devient de plus en plus lourde à cause de l'humidité ambiante. Je marche droit quand je le peux, et me retrouve parfois à devoir faire demi-tour. Je ne reconnais rien, je ne sais pas où je suis. Je me repère seulement grâce à la lumière de la lune, autant dire que je n'y vois pas grand-chose. Mes pieds me font un mal atroce, alors je décide de me reposer quelques instants. Je n'ai toujours rien trouvé pour m'abriter pour la nuit. J'ai l'impression que je vais devoir passer la nuit à la belle étoile. Depuis toute petite je rêve de dormir sous le ciel étoilé, mais je m'imaginais le faire dans d'autres circonstances et non parce que je me suis faites chasser par des hommes qui ne supportent pas une femme au pouvoir ! J'aurais pu accomplir de grandes choses, et ils m'ont tout pris, jusqu'à ma vertue.
Suite à cette pensée je sens mon ventre se tordre et mon poil se hérisser. Je rend tout ce que j'ai mangé dans la journée, et cela me rend encore plus sans appétit. Mais le froid commence à se faire malgré mon énervement et mon écoeurement envers mon propre royaume. Si j'avais pu leur vomir dessus, je l'aurais fait. Mais je n'ai même pas eu assez de temps pour me rendre compte de la vraie nature des choses. Le froid me remonte sur les jambes et commence à envahir tout mon être. Ma robe ne me sera d'aucune utilité pour affronter la nuit. Elle est trempée, couverte de boue et de sang. Je commence doucement à errer sans but dans une forêt que seuls les hommes ont appris à connaître. Je suis devenue la proie la plus facile, à la fois pour le peuple que je pensais mien, mais aussi pour les animaux sauvages. Je me rappelle encore de cette jeune personne retrouvée à l'orée de la forêt, complètement tailladée, couverte de sang et de morsures. Les ours n'avaient pas été tendres avec ce nouveau chasseur. Mon grand-père avait alors fait construire de nouveaux remparts autour de la ville contre ces monstres. Heureusement, il n'y a jamais eu d'incident en ville... pas de ce genre en tout cas.
Je grelotte. Je ne sens plus mes orteils ni même mes doigts et je suis presque sûre que si je pouvais regarder mes lèvres elles seraient complètement bleues. Si je continue comme ça, je vais mourir de froid. Au moins je ne souffrirais plus de la trahison de mon propre peuple. Je passe entre de nombreux buissons qui m'écorchent les avant bras et je commence à entendre de l'eau couler. Je viens de trouver la rivière. Je mourrai de froid, mais pas de soif. Je m'approche et finis à genoux près de l'eau pour y boire à grande gorgée. Elle est fraîche et n'est pas remplie de têtard comme la marre que j'ai pu trouver il y a une bonne heure maintenant. Je suis désormais trempée jusqu'aux os, frigorifiée. La nuit ne s'adoucit pas, elle mord chaque grain de peau qui m'expose au vent. Je n'aurais peut-être pas du arracher ma manche. Alors que je bouillonnais de l'intérieur tout à l'heure, maintenant j'ai l'impression de voir la mort derrière chaque branche que je peux apercevoir grâce aux reflets de la lune qui se manifestent de plus en plus grâce aux nuages qui laissent de la place. C'est comme ça qu'apparaît devant moi une grotte. Elle n'a pas l'air grande, mais elle est à l'abri du vent. Je regarde la rivière qui s'écoule devant moi et la grotte de l'autre rive. Il n'y a pas de pont, pas de passage surélevé. J'entends de nouveau du bruit derrière moi et crois entendre le bruit des hommes qui me pourchassent. Je m'engouffre jusqu'aux genoux dans cette eau diabolique et ressort de l'autre rive avec l'impression de perdre la tête, mais surtout l'impression de perdre mes membres les uns après les autres. Je ne sens plus mes pieds. Je m'effondre dans la grotte qui est un peu cachée par quelques filaments de verdure, mais rien de bien flagrant. S'ils passent par ici, j'aurais ma tête au bout d'une pique qui sera montrée à tout le royaume. Je m'enfonce le plus possible dans la caverne sans faire attention à sa profondeur. Je veux quand même pouvoir voir ce qu'il y a dehors, faire attention a qui me poursuit. Je sens mon coeur battre à tout rompre. Je m'assois, me colle contre une paroi sèche et attrape mes jambes pour les mettre contre mon corps froid. Je souffle sur mes mains pour qu'elles se réchauffent mais elles ne font que me piquer jusqu'à la moelle, c'est comme si il était trop tard pour moi.
C'est à ce moment-là que je les entends crier mon nom, crier des injures et des ordres pour me retrouver, vivante ou morte. Je les entends décrire ce qu'ils feraient de mon corps mutilé une fois que je serais inerte. Ces hommes n'ont aucune honte et tellement d'audace de dire ce genre de chose sur leur propre Reine. Je les entends de plus en plus, ils se rapprochent et sont juste de l'autre côté de la rivière. Le feu de leur torche me tente énormément. J'aimerais avoir assez de force pour me jeter sur eux et leur piquer ce feu que mon corps réclame. Depuis que je suis entré dans cette forêt, depuis que la couronne a été posée sur ma tête, j'ai peur.
Je les entends passer la rivière, une torche m'éclaire le visage mais je réussis à me cacher in extremis. Je vois leurs vieilles bottes abîmées pleine de boue s'attrouper devant ma cachette, et ne me dit rien qui vaille. Au bout de quelques secondes, ceux qui me pourchassent se divisent et partent de nouveau de l'autre côté de la rivière. Tous, sauf un... Un qui reste ici, près de là où je suis, à seulement trois mètres à peine de mes pieds. Ses bottes sont ridiculement petites. Si je me fit à la taille de ses pieds, il ne devrait pas faire plus d'un mètre quarante, ou cinquante dans le meilleur des cas. C'est alors que la verdure qui recouvraient l'entrée se déplace doucement sur le côté, laissant alors apercevoir la tête d'un jeune garçon qui ne doit pas dépasser les dix ans. J'ai peur de savoir ce qu'il peut faire de moi, j'ai peur de savoir s'il va appeler les autres ou pas et pourtant, le fait de le voir avec une torche me rend plus que jamais heureuse. La chaleur embaume doucement la caverne, et rend mes lèvres roses. Je m'imagine m'élancer sur lui pour le faire taire à tout jamais, déverser la haine qui m'anime à l'égard de ces hommes. Mais je me rappelle que ce n'est qu'un enfant, et que c'est la première fois que je le vois.
« Anselme ! »
Le jeune garçon tend l'oreille, un autre homme l'appel. Il ne dit rien, me regarde comme si je n'étais qu'une femme, et non un monstre. Le monstre que tout le monde pourchasse pour ne pas avoir ce qu'il faut entre les jambes. Il laisse tomber sa torche à mes pieds, et part rejoindre le groupe de mes poursuivants. Je regarde ces braises tomber le long de la torche et la récupère avant qu'elle ne s'éteigne complètement. La chaleur me ravive et me redonne un espoir de survie. Bien que ces flammes ci me rassurent, je me rappelle encore celles qui ont failli me brûler vive il y a encore quelques jours.
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Bear & Wolf
General FictionLe peuple ne veut pas de la Reine. Ils ne veulent pas de Reine, ils veulent un Roi ! Mais la dernière descendante se voit offrir le trône, la couronne et tout le royaume. Elle se retrouve à être trainé dans le boue et est traité de sorcière. Elle s'...
