On est pas loin de l'ouverture pour le service du midi au restaurant Le coucher de soleil à Hanoi, cuisine du Vietnam. Il a rangé et tout remis en place avec son cousin Gabriel hier, avant de fermer. Après avoir donné leur salaire du jour en cash aux serveurs. Après qu'ils se soient mis quelques Tsingtao derrière l'oreille et un peu de whisky japonais dans le gosier pour finir le jour long de labeur.
Lui, au début, la cuisine c'était pas son truc. Il était plutôt, mon Dieu quel cliché quand on est asiatique, mais il n'y pouvait rien, à bloc sur les ordinateurs. Il les a tous eus : Alice, Spectrum, Amstrad, Atari, Amiga et puis PC et Mac. Il avait commencé une bonne carrière dans le web. Et puis il a tout lâché. Venir dans la restauration. Comme la famille. Faire à manger, sustenter de saveur d'Asie. Dieu dans ce métier que le jour que les jours sont longs !
Longs et rentables heureusement.
Mais, ouf, bientôt les vacances. Longues mais c'est les seules d'une année sans week-end. Il va deux semaines au Vietnam. L'hôtel qui claque, la bouffe, cette bouffe vietnamienne parfois bien différente de celle qu'il fait ici, sous le pavillon de là-bas, l'alcool et les filles.
Et puis faire un tour en Chine chez les cousins. Ceux qui n'habitent pas en Nouvelle-Zélande.
De quoi oublier les longues journées, de quoi oublier ces enfoirés de l'inspection du travail qui l'ont coincé il y a quelques semaines suite à la dénonciation de ce petit connard de serveur cambodgien. Bon, il ne déclarait pas tout le monde mais, quand même, il paye pas trop mal, il trouve. Il est aussi parfois un peu exigeant, on lui dit souvent. Bon ok, un peu plus qu'un peu exigeant. Mais il aime bien quand le boulot est bien fait. C'est tout. Lui il bosse bien. Tout le monde devrait faire pareil.
Et quand ça marche, ça marche. Ils sont jaloux ceux qui lui font des reproches. C'est tout. Dans les restaus. Dans l'immobilier. Et avant dans le web. Lui il bosse et ça fonctionne. C'est pas compliqué, merde !
On lui a pas donné grand chose à Phillipe quand il s'est barré du Vietnam avec sa famille parce que les cocos gagnaient tout le pays. Quand ils ont dû tous se casser très vite de l'éphémère république du Sud-Vietnam, de ses ambiances moites, de sa corruption de fin de règne, de son taulier.
Enfin, pas lui perso en fait, ses parents et ses grands-parents. Ils sont arrivés avec pas grand-chose après avoir été les rois de l'import-export dans le pays quitté. Du pognon, de la bourgeoisie et du business avec la puissance coloniale, c'était pas trop dans les critères de pureté idéologique du vietminh. Ils ont pris les valises quand ça s'approchait un peu trop, au moment où l'on n'était encore qu'au vacillement de Saigon. Mais où Hanoi commençait déjà à avoir bien plus de cartes dans sa manche que les autres.
Enfin, il a pas vu tout ça. On lui a raconté. Lui il est né ici, quelques mois après l'arrivée à Lyon. Au milieu d'un monde qu'il a fallu reconstituer. Grand-Mère et Grand-Père avaient stocké un peu d'argent dans un compte bancaire français. Pas grand chose par rapport à ce qu'ils avaient là-bas mais de quoi bouffer et avoir un toit. A cinq dans vingt-cinq mètres carrés pour faire durer un peu les sous le temps de rebondir. Trouver quelque chose pour se refaire. Et dire qu'aujourd'hui on pourrait compter le patrimoine immobilier de la famille en kilomètres carrés...
Très vite, le marché Jean Macé, celui de Saint-Louis et un peu plus tard celui éphémère à Stalingrad sur lequel les grands-parents vendaient le basique de la cuisine vietnamienne : nems, rouleaux de printemps, poulet sauce saté, tsingtao. Les français appelaient ça de la cuisine chinoise. Un peu comme si les vietnamiens évoquaient la gastronomie ibérique face à une choucroute d'Alsace. Remarque, le fait que sa famille soit, comme beaucoup dans le quartier, issue de la communauté chinoise d'Indochine n'aidait pas forcément à la compréhension. Cuisine vietnamienne mais on économise les sous à la chinoise. Chaque pas doit être un but.
Et puis la guinguette à Méribel Jonage à côté des jeux. L'épicerie ensuite, à une époque où la rue Pasteur comptait aussi peu d'asiatiques qu'un hameau du sud de l'Ardèche. Ensuite, la famille qui ouvre des restaus. D'autres chinois du vietnam, arrivés en même temps, fuyant la même chose, qui les rejoignent dans ce coin de Lyon et dans le commerce. Les autours de la rue Pasteur qui se conjuguent en rouge et or, en lettres d'Asie et en saveurs d'ailleurs. Les parents qui alternent de plus en plus la langue de Chine et celle d'ici. Celle de chez eux.
Et les appartements plus grands qu'on loue. Puis qu'on achète. La prospérité qui revient. Les blagues sur les chinois qui le font marrer. D'autres moins.
Le boulot dans le web qui lui plait. Puis l'envie de construire dans le dur. D'avoir son affaire. D'arrêter le Macbook pro 12 heures par jour. De voir des gens. Ici dans la rue Pasteur où il a grandi. Dans ce monde qu'il connait depuis toujours. Dans le China Village de la Guillotière.
Il s'est pris un local, un pas de porte. Pas compliqué, les murs étaient à son oncle. Recruter des employés. Des équipes à gérer. Le boulot 6 à 7 jours sur 7. Les journées longues avec la petite sieste au milieu pour récupérer entre le midi et le soir. Les spécialités traditionnelles et habituelles. Loin de la cuisine fusion qu'on voit fleurir un peu partout. Nem, rouleau de printemps, poulet sauce saté, tsingtao. Du basique mais qui marche. Les 3 services par soir qui permettent de faire tourner les tables et le chiffre d'affaire.
Purée, ce connard de livreur a complètement oublié de livrer le poisson. Alors que le service va bientôt commencer. Faut tout faire ici.
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Guillotière(s)
NouvellesSérie de portraits que j'ai consacré à des habitants du quartier de la Guillotière à Lyon, l'un des endroits les plus divers de France. Aucun des personnages n'est réel en soit. Mais tous sont un concentrés de personnes existantes, un mélange de ge...
