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PROLOGUE

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14 mai 1987, crépuscule.
Le ferry glisse doucement sur le lac Érié, traçant derrière lui un sillage argenté qui se perd dans la lumière déclinante. Nous sommes appuyés côte à côte contre la rambarde, le vent fouettant nos visages et nos cheveux : les miens, Elio, blonds comme le blé, et ceux d'Arya, rouges et flamboyants, captant les derniers reflets du soleil. Aujourd'hui, nous déménageons avec notre mère. Sa présence nous rassure, comme si le monde restait à notre portée tant qu'elle est là.

- Tu crois qu'on reconnaîtra le manoir ?  murmure Arya.
- Oui, mais ça va être différent...  répondons-nous en même temps. Nos souvenirs s'éveillent, doux et mélancoliques. Les étés passés ici avec notre père et Rose, notre grande sœur, malheureusement plus en vie, défilent devant nos yeux : nous assis sur le sable à ramasser des coquillages, elle nous montrant ceux aux formes les plus étranges, notre père souriant et observant nos trouvailles.

Nous quittons Wellesley Island après sept années à y vivre, à tracer nos chemins et à construire nos souvenirs. Sept ans qui s'accrochent à nous. Nous partons pour Kelleys Island, vers le manoir familial que nous connaissons déjà, où chaque pierre conserve un peu de notre passé, où chaque couloir et chaque fenêtre nous rappellent les instants que nous avons partagés en famille.

Le ferry approche du port. Les quais craquent sous nos pas, les bateaux immobiles se reflètent dans l'eau sombre, et la brume rend tout silencieux, comme si l'île retenait son souffle. Nous montons tous dans la voiture avec notre mère. Le moteur ronronne doucement tandis que nous quittons le port. La route traverse des rues bordées de maisons modestes et calmes, l'air est chargé de l'odeur du lac et du bois humide. Le ciel peint de violet et d'orange se reflète dans l'eau, et nous sentons la fin d'un voyage et le début d'un autre, plus intime, plus chargé de mémoire.

- Je crois qu'on arrive...  dit Arya, la voix pleine d'excitation et d'appréhension.
- Oui... là où nous ramassions des coquillages avec Rose...  répond Elio, un sourire triste aux lèvres.

Le manoir apparaît entre les autres maisons, ni trop grand ni trop petit, ses murs gris captant la lumière du crépuscule. Une chaleur étrange émane du bois et des pierres, comme si la maison retenait encore la mémoire des gestes et des voix passées. Le jardin, dégagé, descend doucement jusqu'à la plage où le lac s'étend calme et sombre. Peu d'arbres sont plantés, laissant la vue libre sur l'eau. L'air sent le bois, la terre et l'eau, et nous sentons déjà que cet endroit nous observe, nous reconnaît, mais qu'il peut aussi nous protéger.

Nous franchissons le perron avec notre mère à nos côtés. Le hall nous accueille dans une pénombre douce, l'air est chaud et chargé de l'odeur du bois ciré et des tapis anciens. Les escaliers qui montent aux étages supérieurs semblent nous inviter et nous avertir à la fois. Chaque marche grince légèrement sous notre poids.

- C'est exactement comme dans nos souvenirs...  murmure Arya.
- Oui... mais c'est plus silencieux maintenant...  répond Elio.

Nous explorons le rez-de-chaussée. Les pièces sont vides, mais le parfum du bois et du vieux tapis évoque notre père et Rose. Le salon nous accueille dans la lumière douce des vitres. Nous nous souvenons des moments passés à observer le lac depuis ces fenêtres, de la lenteur des après-midis d'été, des coquillages que nous déposions sur le rebord de la cheminée pour les regarder au soleil.

La cuisine, large et fonctionnelle, sent la cire et le bois, et notre mère commence déjà à déballer quelques cartons. Nous la suivons du regard, silencieux. Parfois, un souffle de vent par les fenêtres entrouvertes semble ramener un mot oublié ou le froissement d'un coquillage que nous avions trouvé avec Rose.

Nous montons les escaliers, main dans la main avec notre mère. Dans le couloir qui mène aux chambres, nous ressentons la présence de Rose, notre grande sœur, malheureusement plus en vie, et un frisson nous parcourt.

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