Prologue - La disgrâce du Prince

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Graventhal ne pleure pas ses déchus. Elle les observe, en silence, les juge et les oublie.
La pluie tambourinait sur les toits d'ardoise du Palais du Jugement. L'air sentait le fer, la pierre mouillée, et le souvenir des foules rassemblées la veille. Le trône d'obsidienne était vide. L'Empereur ne descendait jamais pour ce genre de cérémonie.
Devant l'assemblée, le prince Kaelrich von Eisenhardt, drapé dans une cape trop grande pour l'état qui lui restait, fixait un point au-delà des vitraux.

Autrefois, il était la fierté d'un empire bâti sur l'ordre, le sang et l'obsession de la pureté. Le peuple chantait son nom, les officiers levaient leur sabre pour sa gloire. L'aîné blond aux yeux d'acier, formé aux batailles, à l'étiquette et aux sacrifices. Il avait l'allure d'un empereur. Et maintenant ?

— « Le Conseil a statué, déclara la voix du Grand Chancelier. Le titre de prince héritier est transféré à Son Altesse Friedrich von Eisenhardt. Le prince Kaelrich est relevé de toute charge impériale. Il conserve son rang d'Archiduc, son manoir à Völkenstein, et ses terres... sous surveillance. »

Un murmure passa entre les rangs. Il n'y eut pas d'indignation. Pas de surprise. Ils savaient déjà. Kaelrich n'était plus qu'un vestige. Un souvenir gênant d'un échec diplomatique dont on taisait le nom, qu'on enterrait sans cercueil. Un traître pour les uns, un martyr silencieux pour d'autres.

Il ne protesta pas. Il ne s'inclina pas. Il tourna simplement les talons et quitta la salle, comme on quitte une tombe.

À la même heure, à des centaines de kilomètres de là, dans la cour paisible du couvent des Sœurs de la Miséricorde, une jeune fille achevait une lettre :

"Cher Grand-Père,
Le printemps est arrivé ici. Les lavandes poussent au bord des murs, et la vieille chatte de Sœur Hilda a donné naissance à quatre chatons. Je les ai nommés comme les personnages de mon livre préféré. Je rêve encore, parfois, que Maman me chante en riant alors que je n'ai jamais connu sa voix. Mais je vais bien, je vous le promets.
Avec tout mon amour,
Isadora."

Elle scella la lettre avec soin, inconsciente que dans moins d'un mois, son destin l'amènerait à Graventhal. Et qu'un prince déchu, perdu entre fierté et ruine, croiserait sa route.

Dompter le Prince FaroucheWhere stories live. Discover now