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Concentrée, non pas sur le message mais sur le messager, Mae fixait avec une attention toute particulière le prêtre qui délivrait son sermon en ce dimanche matin de la mi-août.

Le jeune ecclésiaste, un grand brun dont l'allure athlétique se devinait sous sa soutane, se tenait fièrement derrière l'ambon et proclamait son discours d'un ton clair et net.

Dans l'assistance, un silence solennel accueillait ses propos, uniquement troublé par le bruit des pages que l'on tournait.

La petite église était bondée mais la pierre préservait la bâtisse de la chaleur étouffante qui régnait à l'extérieur.

- Le Seigneur dit dans Proverbes 24:17 : 'Ne te réjouis pas de la chute de ton ennemi, et que ton cœur ne se réjouisse pas quand il chancelle.', disait le prêtre d'une voix chaude qui résonnait dans l'édifice.

- Le pardon libère l'âme. C'est dans le regard de ceux que l'on a blessés qu'on trouve parfois son propre salut, continua-t-il avec conviction.

Mais Mae n'écoutait pas.

Installée au dernier rang, cachée derrière de grandes lunettes aux verres légèrement fumés, elle était submergée par les souvenirs et son esprit voguait vers le soir qui avait changé sa vie.

C'était quinze ans plus tôt.

Alors âgée de dix-sept ans, elle s'était rendue à une fête d'anniversaire avec ses copines.

Il s'agissait du genre de soirée d'adolescents où il se passait beaucoup de choses mais, en même temps, pas grand chose.

Les filles évitaient les garçons.

Les garçons évitaient les filles.

Le genre de soirée où les invités se regardent plus qu'ils ne dansent.
Où chacun affiche une indifférence feinte alors même, qu'ils partagent tous une seule envie : aller vers l'autre.

Dans ce genre de soirée, toutefois, il arrive que les plus chanceux flirtent et s'embrassent.

Et ce soir-là, Mae avait cru faire partie de l'un d'eux.

Elle se souvenait encore des battements frénétiques de son cœur, de la musique «Love In This Club » d'Usher qui hurlait dans les hauts parleurs quand Jonah, l'un des garçons les plus populaires du lycée, s'était approché d'elle.

Amoureuse de lui depuis le collège, il lui avait sourit, enjôleur, et l'avait invité à danser.

Elle avait dit oui ... Évidemment.

Intelligent, grand, brun, sportif, les yeux bleus, Jonah était incontestablement le plus beau garçon de l'école.

Après une danse langoureuse, il l'avait entraîné à l'étage et elle avait encore dit oui, sans aucune hésitation.

Des années plus tard, en rejouant la scène, Mae se souvenait des regards en coin et des rires étouffés. À l'époque, elle avait préféré les ignorer.

Elle était heureuse que Jonah - le Jonah Ellis - lui accorde de l'attention.

Dans la chambre, il s'était montré très tactile.

Il l'avait prise dans ses bras et embrassée avec passion. À la fois, intimidée et attirée, Mae l'avait laissé faire. Peut-être même, l'avait-elle, encouragé.

Pourtant, à ce moment-là, elle ne se sentait pas capable d'aller plus loin mais dans le même temps, elle se sentait incapable de le repousser.

Elle l'admirait depuis longtemps et il l'embrassait avec une telle douceur, que quand il avait passé la main sous son sweat-shirt pour caresser sa poitrine, elle n'avait opposé aucune résistance.

À un moment, Jonah s'était détaché d'elle et lui avait murmuré « Je suis désolé, Mae vraiment. ».

Elle avait une seconde de doute.

Une seule seconde.

Mais Jonah était dans sa classe depuis le collège et il avait toujours été extrêmement gentil avec elle.

Elle l'avait fixé un instant, et flattée par l'éclat gourmand qui brillait dans ses yeux, Mae l'avait attiré à elle pour l'embrasser.

Partant de là, les événements s'étaient enchaînés à un rythme effréné. Jonah l'avait débarrassé de son sweat-shirt et de son soutien-gorge.

« Ferme les yeux, fais-moi confiance », avait-il soufflé à son oreille.

Naïve, euphorique, elle avait obéi sans réfléchir.

Elle avait attendu une seconde, puis deux, et « deux minutes et trente-sept secondes plus tard » elle avait rouvert les yeux.

Autour d'elle, trois autres garçons riaient.

Le jeu : celui de celle qui tenait le plus longtemps les yeux fermés.

« Une des filles a tenu cinq minutes monsieur le juge ! » avait proclamé, presque fièrement, un des garçons à la barre.

Humiliée, Mae s'était mise à pleurer et l'un d'eux l'avait prise en photo.

Jonah avait essayé de l'en empêcher mais trop tard.

Une photo d'elle, les bras croisés sur sa poitrine déjà plantureuse avait été prise et avait, dans la foulée, été envoyée à des destinataires au hasard.

Les garçons l'avaient encerclés et l'un d'eux lui avait effleuré les seins. À genoux, recroquevillée sur elle-même, elle les avait suppliés de la laisser partir.

« T'es drôlement bien foutu pour une intello Bloom » avait-il dit alors que sa main essayait de forcer le barrage de ses bras.
Un autre avait lancé : « Hey les gars, partant pour un bukkake ? ».

Cette déclaration avait été accueillie avec des rires pervers. Des rires d'hommes capables de faire du mal à un femme.

À l'époque, Mae ne savait pas ce que c'était et quand elle l'avait appris au procès, elle avait été horrifiée.

C'est finalement, Jonah, celui qui l'avait mise dans cette position, qui avait dit quelque chose et ils étaient partis.

Elle avait quitté la fête en courant.
Sur son passage, les fous rires, les chuchotements l'avaient transpercée comme des coups de poignards.

Les choses ne s'étaient pas arrêtées là.

Une fois chez elle, son père l'avait attrapé par les cheveux, et l'avait violemment battue.

« C'est ainsi qu'on traite les putes chez moi » ne cessait-il de répéter.

Elle l'avait appris au procès, mais l'un des camarades inquiet, avait envoyé la photo à sa mère et cette dernière l'avait transférée à son père.

« Je m'inquiétais pour elle » avait-elle témoigné. « Je pensais bien faire en l'envoyant à Éric. C'est son père... jamais je n'aurais cru...»

Ce soir-là, le père de Mae, Éric Bloom, l'avait frappé tellement fort qu'il lui avait fracturé le nez et plusieurs côtes.

Ce soir-là, sa mère, habituellement soumise, s'était opposée à son mari pour faire cesser les violences.

Ce soir-là, le soir d'une stupide fête, son père avait tué sa mère.

« Pardonne-moi Mae. Je t'en supplie, pardonne-moi.» avait été les mots de Jonah à la barre.

Éric Bloom avait été condamné à vingt ans de réclusion criminelle mais, le mois dernier, elle avait reçu un courrier l'informant « de la libération prochaine du détenu ».

Ces quelques mots l'avaient projeté quinze ans en arrière.

Le piège, l'humiliation, les coups.

Au milieu de ce chaos intérieur, un prénom s'était imposé.

Jonah Ellis.

Celui qui n'avait jamais payé sa dette et qui se tenait là devant elle.

Et dans la lumière dorée de l'église, Mae sentit la colère ancienne remonter, intacte.

Oeil pour oeil, dent pour dent, fils de pute.

Pardonne-Moi Des histoires addictives. Découvrez maintenant