Le cheval trébucha une nouvelle fois, manquant de la faire chuter. Il glissa sur les pierres chauffées, les naseaux écumants, les genoux tremblants. La femme l'encouragea d'un murmure rauque, une main sur l'encolure, l'autre maintenant fermement le petit paquet serré contre sa poitrine.
Un souffle de vent leva le sable au loin, et avec lui, la sensation familière du danger. Mais ce n'était pas nouveau. Le danger l'avait toujours suivie. Comme une ombre fidèle, comme une sœur silencieuse.
Elle serra les dents. Pas encore. Pas maintenant. Pas à quelques pas du but.
Le cheval franchit enfin la dernière crête, et la silhouette trapue de l'auberge apparut, sculptée à même la roche, accrochée à la frontière entre les terres d'Hyrule et les dunes du désert. Une bâtisse sèche, massive, la dernière avant l'infini de sable.
Elle descendit sans grâce. Ses jambes peinaient à la porter. Chaque muscle hurlait. Elle n'avait pas dormi plus de deux heures d'affilée depuis des jours, et son dernier vrai repas remontait à l'avant-veille. Mais elle tenait encore. Parce qu'elle le devait.
Parce qu'elle portait en elle un devoir.
La petite dormait, nichée sous les pans de la cape. Une enfant Gerudo, à peine âgée de quelques lunes. Trop jeune pour comprendre la peur, le froid, l'exil. Trop innocente pour savoir ce qui aurait pu lui arriver, enfermée comme une bête, à des lieues de sa terre natale.
La femme s'était arrêtée en la voyant. Une cage. Un marché clandestin. Une bourgade boisée dans le nord, noyée entre pins et brumes. Elle avait l'habitude de ces endroits. De passer, de disparaître. De ne jamais se mêler.
Mais pas cette fois.
Le sang lui avait glacé les veines. L'enfant était seule, silencieuse, les yeux éteints. Des braconniers riaient. « Rare », disaient-ils. « À dresser jeune. »
Elle avait volé un pain sec dans la matinée, et une vie au coucher du soleil.
Elle n'était pas une héroïne. Elle ne l'avait jamais été. Elle avait fui bien des scènes où d'autres se battaient. Mais elle n'avait jamais été lâche non plus. Elle avait parfois agi. Quand c'était possible. Quand elle n'avait pas eu peur de tout perdre.
Cette fois, c'était différent. Plus grave. Elle ne pouvait pas détourner les yeux. L'injustice était trop immense. Le crime trop absolu.
Alors elle avait ouvert la cage.
Elle s'était enfuie sans réfléchir, la petite contre elle, traversant des forêts entières, des villages hostiles, évitant les routes connues, changeant de monture dès qu'elle le pouvait. Elle avait menti, échangé, supplié parfois. Caché l'enfant sous son manteau, changeant les langes en cachette, achetant du lait avec les quelques rubis qui lui restaient. Pas pour elle. Pour le bébé.
L'enfant ne devait pas être reconnue.
Elle le savait, depuis longtemps déjà : le silence et le secret valaient toutes les armures du monde.
Quand elle poussa la lourde porte de bois de l'auberge, l'odeur de pierre tiède et d'épices rances lui frappa le visage. La lumière était basse, les lanternes pendues au plafond jetant une clarté dorée sur les murs de terre battue. Le calme régnait, lourd et étouffant.
Trois personnes à l'intérieur.
Derrière le comptoir, une Gerudo massive, la quarantaine peut-être, nettoyait un gobelet en métal sans même lever les yeux.
Dans un coin de la salle, deux autres femmes, assises à une table basse, discutaient à mi-voix autour d'un bol de dattes. Pas d'armures. Pas de tuniques de la garde. Des robes de voyage, une musculature évidente. Elles l'observèrent aussitôt. Jaugeant sa silhouette, son allure fatiguée, sa démarche prudente.
Elle sentit l'animosité avant même d'atteindre le comptoir.
Ce n'était pas de la haine franche. C'était autre chose. Une défiance sèche. Un mépris tranquille. Elle était Hylienne. Ici, ça suffisait.
Elle n'attendit pas de bonsoir. Ni de regard aimable.
— Il me faut un morse du désert, dit-elle en posant une petite bourse sur le comptoir. Tout de suite.
La tenancière releva enfin les yeux. Et la détailla lentement. La cape sale. La sueur sur les tempes. Les cernes creusés. Et ce paquet contre elle, si bien dissimulé qu'on devinait à peine qu'il s'agissait d'un enfant.
— Tu plaisantes, grogna-t-elle. Le soleil tombe. Même les Gerudo ne traversent pas à cette heure.
— Je n'ai pas le choix.
— Et pourquoi ce serait mon problème, Hylienne ? T'as déjà de la chance qu'on t'ouvre la porte.
Les deux femmes à la table avaient cessé de parler. Elles la fixaient à présent avec attention.
— Tu veux mourir dans les dunes ? reprit la tenancière. Fais-le avec ton cheval. Mais mes morses restent là.
Elle aurait pu insister. Supplier. Mais elle savait ce que cela coûterait. Elle se tut. L'enfant bougea légèrement contre elle. La femme raffermit sa prise.
Une des Gerudo se leva lentement. Elle était grande, le visage mangé par des tresses épaisses, un tatouage pâle sur le bras gauche.
— On peut t'y conduire, dit-elle. Deux morses. Deux paires d'yeux. On connaît le désert mieux que n'importe qui ici.
L'autre se leva aussi. Plus mince, des yeux en amande, des lèvres fines. Moins imposante, mais nerveuse. Rapide. Dangereuse.
— Si t'as de quoi payer, bien sûr, ajouta-t-elle avec un sourire qui ne montait pas jusqu'aux yeux.
La femme ne répondit pas tout de suite. Elle les observa à son tour. Pas de marque de la cité. Pas d'insigne. Pas de trace d'un quelconque rattachement à la garde Gerudo.
— Pourquoi ça vous intéresse ? demanda-t-elle enfin.
— Une étrangère qui veut traverser le désert à la tombée de la nuit avec un bébé, ça éveille la curiosité, répondit la première.
— Le prix comprend la traversée, pas la conversation.
Le ton était froid. Sans fard.
Un silence s'abattit.
La tenancière haussa les épaules.
— Si elles veulent t'y emmener, c'est leur affaire.
Les deux femmes échangèrent un bref regard. Puis hochèrent la tête. D'un geste rapide, elles quittèrent la table.
L'Hylienne récupéra ce qui lui restait de vivres, attacha une gourde à sa ceinture, et suivit les deux silhouettes vers l'extérieur.
La chaleur de la journée commençait à retomber, mais le vent s'était levé.
Elle savait.
Le danger ne venait pas seulement des forêts hyliennes.
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Le feu et la nacre
FanfictionIl était roi. Solide comme la roche, vaste comme le désert. Fait pour régner, fait pour conquérir. Et pourtant... Il connaissait le lassitude et le vide derrière ses les apparences. Jusqu'à ce qu'une inconnue trouble l'ordre du sable. Une voix. Un r...
