Il s'est réveillé à midi passé, la bouche pâteuse, le cœur battant trop lentement. Sa couette avait glissé au sol. Il n'avait pas eu la force de la rattraper cette nuit. Il avait dormi comme une bête blessée, à moitié nu, les genoux ramenés contre le torse, comme un fœtus qui a décidé de ne plus naître.
Le premier réflexe en ouvrant les yeux, ça a été de soupirer.
Pas un vrai soupir. Plutôt un long "mmmh" creux, fatigué, une plainte sans ambition.
Il est resté comme ça, face au plafond, à observer les fissures invisibles du plâtre.
Il a levé les bras, lentement, paresseusement, jusqu'à les tendre au-dessus de sa tête, les doigts écartés. Un petit rituel. Juste pour sentir ses os craquer. Et vérifier qu'il était encore là.
Ses bras sentaient la sueur de la veille. Il a senti ses aisselles du bout du nez. Rien d'insupportable. Mais pas propre non plus. Il s'est replié sur lui-même, s'est gratté le ventre, puis les fesses.
Puis, rien.
Il est resté immobile. Comme une plante morte.
Il avait raté ses études. Il avait raté ses mails. Il avait raté sa vie.
Mais ce matin-là , comme tous les autres, il ne ressentait rien d'aussi net. Juste un grand gris.
Un énorme gris.
Pas de larmes. Pas de cris. Pas d'envie. Juste cette incompétence à être au monde.
Il avait encore rêvé cette nuit. Quelque chose de bizarre. Une fille qu'il aimait au lycée. Et un garçon, flou. Peut-être un inconnu. Peut-être quelqu'un de plus ancien.
Il n'en savait rien.
Mais il s'était levé avec ce vieux réflexe du matin, ce truc qui le rattachait à rien d'autre qu'un bout de chair.
Et c'était pire que tout.
Parce qu'il ne voulait pas de désir. Pas ce matin. Pas ce jour-là. Pas avec cette flemme.
Et pourtant... ses mains sont descendues.
Comme un automatisme. Un geste pas vraiment conscient. Pas vraiment sexuel non plus.
Juste une habitude qui lui donne l'impression d'exister.
Il a fini dans un kleenex. En silence. Sans soupir, sans plaisir. Il a jeté le mouchoir à côté de la poubelle. Pas dedans. À côté.
Comme d'habitude.
Puis il est resté là, encore.
Un long moment.
À scroller son téléphone, sans lire. À ouvrir Instagram et rigoler sur des vidéos débiles.
À liker deux ou trois reels.
À rire. À rire fort. Puis à s'arrêter net.
À se parler tout bas :
— Putain... t'es sérieux ?
— C'est ça ta vie ?
— Sérieux mec ?
Et puis rien.
Il s'est levé. Pieds nus sur le sol froid. Le caleçon un peu humide. Il a marché jusqu'à la salle de bain, lentement, en traînant les pieds. Il s'est regardé dans le miroir. Longtemps.
Un visage cerné. Pas moche. Juste... trop doux. Trop lisse.
Ses lèvres avaient cette forme bizarre, trop roses. Il a fait une grimace. Puis une autre. Puis encore une.
Il a mis ses deux mains autour de son visage :
— You talkin' to me ?
Rien.
Même pas le sourire. Même pas le jeu.
Juste un regard qui s'est baissé.
Il a eu envie de pleurer.
Mais il ne savait plus comment.
Il s'est assis sur le rebord de la baignoire. A pris une paire de ciseaux dans le tiroir. Les a posés sur ses genoux. Il n'a rien fait pendant dix minutes. Puis, il les a ouverts. Lentement. Il a respiré fort. Il avait peur.
Mais il l'a fait. Une ligne fine, à l'intérieur du bras.
Pas profonde. Pas pour mourir.
Juste pour sentir.
— Aidez-moi...
Mais y avait personne.
Juste le bruit d'un robinet qui gouttait.
Il est retourné dans sa chambre.
Il s'est allongé, les bras en croix, et il a regardé le plafond comme on regarde une tombe.
Un message est arrivé. Une story d'une amie, ou d'un pote. Il ne savait même plus.
Il les aime bien, ses potes. Mais il les déteste aussi un peu. Ils le connaissent pas. Pas vraiment. Il leur montre que le vernis, jamais ce qu'il y a dessous.
Il a répondu avec un emoji qui rigole. Et une vanne.
Il est drôle, en ligne. Toujours drôle. Toujours là.
Il a ouvert la fenêtre de conversation avec son ex.
A tapé : "J'espère que tu vas bien."
Puis : "Je suis désolé."
Puis : "T'as pas Netflix ?"
Puis : rien.
Il a tout effacé.
Et a mangé un biscuit au chocolat, sec.
Il s'est mis en tenue de sport.
A regardé la porte d'entrée.
A soupiré.
A enlevé la tenue.
Et s'est rallongé.
— Au moins, j'ai transpiré d'effort mental.
Et puis, il a ouvert ses notes. Il a commencé à écrire.
Des lignes sans ponctuation. Des pensées noires. Des rêves absurdes.
Des trucs beaux, des trucs dégueulasses.
Il a écrit sur son envie de disparaître. Sur ses anciens désirs. Sur la fille du lycée. Et le garçon flou.
Sur sa haine de lui-même. Sur son hypocrisie.
Il a écrit qu'il puait. Qu'il ne s'était pas lavé depuis quatre jours.
Il a écrit qu'il n'était pas un homme, pas une femme, pas un truc, juste un corps.
Un légume.
Sans feuille.
Sans lumière.
Et quand le jour est tombé, il s'est levé. Il a levé sa main vers le plafond. Lentement.
Comme s'il tendait le bras vers quelque chose. Vers quelqu'un.
Mais y avait rien.
Rien que lui.
Encore là.
Mais creux.
Fin
Note d'auteur :
Ce texte, c'est pas une leçon, ni une grande histoire. C'est juste un cri étouffé. Une tranche de vie comme on n'en montre jamais. Un garçon paumé, un peu trop sensible, un peu trop seul. Il ressemble à beaucoup. Peut-être à moi. Peut-être à toi.
J'ai voulu écrire ce qu'on vit sans toujours le dire : l'envie de rien, le lit qui colle au dos, les sourires qu'on force, les blagues qui masquent les appels à l'aide, le besoin de parler sans oser.
Si tu t'y retrouves, c'est pas une coïncidence. C'est qu'on est plusieurs à se sentir seuls ensemble. Et c'est déjà un peu moins lourd.
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The Boy | One-Shot |
RandomIl est là. Immobile. Spectateur de sa propre vie. Il n'a plus d'élan, plus d'attaches, plus d'envies. Mais il respire encore. C'est peut-être ça, le drame. Respirer sans vivre. Regarder le monde passer depuis l'intérieur d'un corps en pause. "The Bo...
