Et c'est à cet instant précis qu'ils se sentent rois. A regarder leur œuvre, les yeux grands ouverts, pour y déceler chaque détail possédant sa propre signification. La signature d'Ambre avec le symbole de l'anarchie, la rose de Nelly, l'étoile de Mika, le égal barré d'Élio, et pour finir la croix de Roman. Tous ces ornements,ces motifs incrustés dans un tableau géant, ne formant désormais qu'un. Une toile colorée, ornée de dessins aussi abstraits que réalistes. Un entremêlement de courbes, se croisant, s'éloignant,pour ensuite se rejoindre. Cette œuvre représente quelque chose ;la haine. Elle s'exprime. Et elle a des choses à dénoncer.
« Rien à dire, la gendarmerie est plus classe maintenant ! »
Le reste de la bande rit discrètement ou esquisse un demi-sourire à la plaisanterie de Mika. Il a raison. Toutes ces taches de couleurs, ces filaments, s'emboîtent parfaitement pour donner un résultat final harmonieux, un art. Car oui, les membres du ARM se considèrent comme des artistes. De rue, certes,mais des artistes quand même. Peu importe qui ils sont.Ce qui compte, c'est la voie qu'ils ont choisi de suivre.
Ce titre auto-proclamé est leur unique mérite, leur unique gloire. Il leur vaut le respect dans la ville, la haine des forces de l'ordre et l'admiration des petits. Mais la seule chose qui compte à leurs yeux est la reconnaissance. On les entend. Finis les hurlements sans écho,les cris sourds. Ils sont écoutés, et ils comptent bien briser les tympans. Tant que la situation ne changera pas. Tant que ce monde ne leur conviendra pas, ils seront là, à dénoncer à leur manière.
« Bon,Ambre, colle l'affiche et on se tire. »
La voix rauque de Roman claque sec dans l'air chaud de cette nuit d'été.La brune concernée sort de son sac à dos un poster, prend un morceau de ruban adhésif et fixe l'affiche sur la porte de la gendarmerie. Sur le bout de papier, on lit : « Pour l'arrestation injuste de Jibril Mahoudi. Délit de faciès. » Pas de signature. De toute manière, la police devinera rapidement qu'ils sont responsables de cette nouvelle décoration. Pourtant, ils restent insaisissables. Pas de casier judiciaire, pas d'empreintes digitales enregistrées dans les bases de données.
Les ARM sont présents partout, mais nulle part à la fois.
«Vous pouvez rentrer chez vous les enfants. Il se fait tard. »
Illustrant ses propos, Roman fait demi-tour et s'enfonce dans la noirceur de la nuit. Les quatre autres membres ne tardent pas à faire de même,prenant soin de récupérer leurs bombes de peintures respectives.
Cette nuit, les ARM ont frappé. Et ils l'ont fait fort.
Le lendemain matin, le groupe se retrouve chez Élio, un appartement ressemblant plus à un squat qu'à autre chose. Couettes et coussins ornent le sol dans chaque pièce, et la seule qui possède une porte renferme la salle de bains. Les murs dénués de tapisserie sont ternis et jaunis par le temps et surtout par la fumée de cigarette.Les affaires restent entreposées sur le sol, et un poste télévisé des années quatre-vingt trône au milieu de la salle principale. Un lieu impersonnel, pouvant appartenir à n'importe qui.
Élio,Mika et Ambre fixent l'écran crépitant en changeant régulièrement de chaîne. Nelly joue nerveusement avec une mèche de cheveux roux qu'elle enroule autour de ses doigts, comme toujours et Roman mélange ses cartes de jeu, inlassablement. Une matinée habituelle. Pas un bruit, seules quelques voix osent s'échapper du téléviseur que personne n'écoute réellement. De toute manière, le monde va mal.Une bombe par ici, un tueur en liberté par là. Cette horreur quotidienne devient routinière, lassante. Qu'importe les explosions atomiques et les guerres civiles. Ça n'arrive qu'aux autres. Et loin de préférence.
Soudain, Nelly relève la tête, faisant virevolter ses longs cheveux roux.
« Là, stop ! Remets la chaîne d'avant ! »
Élio s'exécute - c'est son jour de télécommande. La chaîne en question diffuse le journal national, et un drôle de reportage intrigue les ARM. Élio monte le son.
« Comme vous pouvez le constater avec les images, la gendarmerie municipale de Salford a été couverte de graffitis en tous genres cette nuit,ainsi que d'une affiche dénonçant une injustice à propos de l'arrestation d'un jeune homme. Il semblerait que les fauteurs de trouble soient ceux qui avaient récemment mis le feu à la maison secondaire du maire de la même ville et tagué plusieurs autres lieux. Ils restent cependant anonymes, mais la police renforce ses recherches. »
Les cinq membres sourient, victorieux. C'est fini, les cris sourds.
BINABASA MO ANG
Les Utopistes
Short StoryCar du dégoût ne découle que la haine, nous répondrons à leur mépris. Nous ne nous laisserons pas piétiner, en fermant les yeux, priant pour que ce coup soit le dernier. Nous agirons avec toute la force que nous possédons, toujours plus forte, toujo...
