Prologue : La naissance de l'enfant maudit

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On l'entendit hurler à travers tout le village de Gouarde. Dans une petite hutte au fond du village, éclairée par la lune qui avait atteint son plus haut zénith, une femme d'âge mûr était couchée, les jambes écartées sur des draps ensanglantés. Ses longs cheveux noirs lui collaient sur le front, et sa sueur dégoulinait le long de ses tempes ; sa peau luisait dans la pénombre des lanternes. Elle s'accrochait si fort que ses doigts en devenaient blancs, la douleur était telle qu'elle eut l'impression que son corps était en train d'être déchiré. Celui-ci se tordait sous la douleur et l'effort. Dans un dernier effort qui souleva et tira le haut de son corps vers l'avant, elle poussa de toutes ses forces. La douleur vive cessa, et un hurlement qui n'était pas le sien se fit entendre. Son corps retomba. Morte d'épuisement et au bord de l'évanouissement, elle n'avait pas oublié le petit grain d'espoir qu'elle chérissait depuis 9 lunes et ce mince espoir lui insuffla la force nécessaire pour poser la question déterminante pour son destin . Elle regardait le guérisseur avec un regard fiévreux et souffla cette question à peine audible :

- « Est-ce un garçon ? »

- « Non... » lui répondit une voix grave. Tout son espoir s'éclata en mille morceaux. Elle revit dans son esprit la tête de son mari.

Ce mari qui l'avait rejetée et envoyée dans un village lointain, car elle n'avait pu lui donner d'héritier mâle. Arrivée, elle sut moins d'une lune plus tard qu'un enfant grandissait en elle. Elle rassembla la maigre richesse qui lui restait et lui envoya sans attendre un message, espérant qu'il la ramènerait et la sortirait de cet endroit perdu, sale et rempli de puritains. Mais la réponse qu'elle reçut fut claire : elle ne pourrait le rejoindre que si cet enfant était un garçon. Alors, elle se rendit chez le chaman du village et se fit prédire l'avenir de sa progéniture. Celui-ci lui avait prédit deux enfants, un garçon ainsi qu'une fille, qui grandissaient dans ses entrailles, mais seul l'un allait grandir et survivre au terme. Elle avait prié toutes les nuits. Elle supplia les Éternels de donner de la force au garçon pour qu'il prenne la place peu significative de l'autre enfant, qu'il puise dans sa force pour l'éliminer et ainsi grandir, garantir son avenir et celui de sa mère. Ainsi elle se verrait accorder le droit de retourner chez elle, de quitter ce lieu dégradant et de retrouver le confort auquel elle avait droit. Elle avait tant espéré et au fil des lunes, l'espoir avait grandi en elle en même temps

que le volume de son ventre. Mais les Éternels l'avaient abandonnée, tout comme son mari.

Le guérisseur lui apporta son nouveau-né. Elle se crispa, son regard devenu froid et hostile. C'était

une petite créature tout potelée, qui n'était guère plus grande qu'un petit porcelet ; elle sut qu'elle n'allait jamais l'aimer. Cette enfant avait tué son seul fils et tout son avenir en un seul cri de survie. Jamais elle ne pourrait aimer cette enfant aux cheveux roux foncés de son père, celui qui l'avait damnée à jamais. L'enfant ouvrit les yeux et fixa sa mère. Elle lut dans ce regard de l'innocence, de la curiosité et de l'amour. Mais celui-ci rencontra le regard hostile de sa génitrice, qui se transforma en stupeur et en dégoût. Elle dut retenir son impulsion de jeter l'enfant le plus loin d'elle, car ce qu'elle vit, dans ce court instant où l'enfant ouvrit les yeux, la rebuta au plus haut point. Les Éternels avaient dû entendre ses prières, mais au lieu de lui accorder sa demande, ils lui soumirent la plus haute charge pour la punir de son arrogance. Ils lui envoyèrent un enfant maudit. Le regard reposant toujours sur le nourrisson changea du dégoût en haine.

Le village maudissait l'enfant et sa mère. On la traitait de sorcière. On l'accusait d'avoir attiré la colère des Éternels pendant sa grossesse en accomplissant des rites obscurs, ce qui avait changé l'enfant. Tout le monde les évitait de peur de contracter un sort jeté par l'enfant maudit des Éternels. Sauf un homme, un vieillard qui avait pitié de cette enfant ; il ne croyait guère à ces fables, alors il les prit sous son toit. Il avait un fils, un orphelin qu'il avait recueilli des années auparavant. Il se maria avec Maridia, pour leur permettre un avenir respectable, à elle et à son nouveau-né. Judin, le fils du vieillard, adopta la petite fille comme sa petite sœur et s'en occupa aussi comme tel ; la mère ne lui ayant pas donné de nom, c'est de lui que le nom d'Aidéna lui vint. Ce garçon était tout ce qu'elle avait, sa mère s'en occupait guère, elle l'ignorait et la reniait complètement depuis l'union avec son père. Sans Judin et le vieillard, elle serait sûrement morte.

AidénaWhere stories live. Discover now