Appuyant sur la poignée de sa porte avec une délicatesse presque feinte, je la tire doucement vers moi et la relève avec une prudence qui frôle l'exagération. L'envie d'échapper à la scène sans me faire remarquer me tenaille. Une fois dehors, dans les communs, un soupir de soulagement m'échappe.
Ce n'est pas que la soirée a été désagréable. Au contraire, la femme avec qui je viens de passer ce début de nuit était charmante, et ses talents sous les draps, incontestables. Mais être coincée dans une relation, avoir des comptes à rendre, ce n'est pas fait pour moi. Je suis une femme libre, indépendante, et je déteste qu'on tente de me forcer dans un cadre, dans des attentes.
Marchant dans les rues encore désertes, je savoure la solitude de la nuit. Les pavés mouillés renvoient le bruit de mes pas, comme une mélodie envoûtante. La brise fraîche me frappe doucement, me chatouille la peau, et je m'en laisse imprégner, l'air un peu plus léger, bien que je sois consciente qu'il est 3 heures du matin et que demain me réserve une journée rude.
Les lampadaires diffusent une lumière douce, étouffée par la faible pluie qui commence à tomber. Mes pensées s'éparpillent sans but, flottant dans le vide, emportées par le vent qui les disperse. Je me sens sereine, mais il y a ce malaise que je n'arrive pas à chasser.
Rentrer chez ma mère ne m'enchante pas. Sa maison est un lieu chargé de deuil et de souvenirs douloureux de mon enfance. J'avais quitté cette ville après le baccalauréat, emportant avec moi le désir de fuir un passé qui m'oppressait. Je pensais que le décès de mon père ferait une différence, qu'il pourrait justifier mon retour. Pourtant, il m'est difficile, maintenant, de ne pas regretter d'avoir tout plaqué pour revenir ici. Oui, le travail que j'ai trouvé dans ce cabinet me comble : des collègues agréables, une hiérarchie qui respecte mes compétences, et un poste à responsabilités que j'apprécie. Mais cette ville, cette maison... tout me ramène à un passé que je croyais avoir laissé derrière moi.
Parcourant le centre-ville qui m'a vue grandir, je me sens comme si j'étais une spectatrice de ma propre vie. Je n'avais pas remis les pieds dans ces rues depuis mes 18 ans, ne revenant chez mes parents que brièvement pour Noël, et pourtant, chaque coin et recoin me parlent comme si c'était hier.
Traverser les petites ruelles que j'empruntais régulièrement, croiser les vieux commerces que je reconnais encore... c'est à la fois apaisant et déstabilisant. Une partie de moi est heureuse de retrouver cet endroit, l'autre, résolument contre.
Je m'arrête un instant devant un banc. Gravé dessus, des inscriptions, des souvenirs : les miennes, celles de mon groupe d'amis, puis, des nouvelles, d'autres ados. A 15 ans, je croyais que le monde m'appartenait. Un sourire fugace me traverse les lèvres. Tout paraît plus petit, plus lointain, et pourtant tout est là, intact, dans ma mémoire.
La maison de ma mère se profile au bout de la rue. La porte est toujours la même, celle qu'on avait peinte en bleu, il y a des années de ça. Tout autour, le quartier a changé, les maisons voisines ont été rénovées, tandis que notre maison, elle, est restée la même, comme figée dans le temps.
Sans un bruit, je monte les escaliers et traverse le couloir pour retrouver ma chambre, celle de mon enfance, qui n'a pas changé depuis mon adolescence. J'ai beau être revenue chaque année, il y a quelque chose de différent depuis mon retour il y a quelques semaines. Je sens comme un retour à mes racines, comme si ce passé que je croyais enterré ne m'avait jamais vraiment quittée.
En réalité, c'est bien la mort de mon père qui m'a confrontée à ce sentiment-là. En nous quittant, je pensais qu'il m'avait libérée de l'emprise qu'il avait sur moi, de cette prison qu'il avait construite autour de moi. Mais je me rends compte aujourd'hui que je ne m'en suis jamais réellement échappée. Cette emprise me hante encore, m'étouffe. Ne disparaîtra-t-elle jamais ?
YOU ARE READING
Sur le fil du destin (gxg)
RomanceSa relation avec ses parents ayant été très difficile lors de son adolescence, Léna est partie vivre à Strasbourg juste après le bac. Elle ne comptait jamais revenir, mais pourtant, 10 ans plus tard, à l'âge de 28 ans, elle est de retour dans le Sud...
