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On m'a souvent dit que j'étais insupportable. Toujours avec cette petite grimace gênée, comme si c'était un compliment qu'on savait pas trop où ranger.
Moi, j'ai jamais compris ce qu'on me reprochait. Je dis ce que je pense, j'agis comme je veux, et j'estime que c'est déjà beaucoup d'effort pour une fille qui a grandi entourée de gens payés pour lui dire oui.
Ce matin-là, j'étais en retard. Rien d'inhabituel. J'avais eu une crise existentielle devant mon armoire (rien à me mettre, évidemment), puis une autre en cherchant mes clés, et une troisième en voyant ma tête sans filtre. Bref, j'ai débarqué à la Sorbonne avec douze minutes de retard et une dignité fragile.
J'ai ouvert la porte de l'amphithéâtre sans la moindre discrétion. Talons compensés, sac à main rose fluo, gloss cerise . Tous les regards se sont aussitôt tournés vers moi.
— ...et cette année, les exposés se feront en binômes, a conclu le professeur, le regard figé sur moi comme si ma seule apparition venait de condamner un étudiant à perpétuité.
J'ai fait claquer mes talons jusqu'à la première place vide, veillant à ce que ma mini-jupe ne décide pas de révéler plus que prévu.
J'ai balancé mon sac sur la table, soufflé un "bonjour" flou, puis je me suis installée. C'est là que je l'ai senti.
Le garçon à ma droite. Le silence sur pattes.
Il avait l'air... propre. Trop. Tout dans son allure criait "excellence". Chemise bleue, col bien repassé, cheveux disciplinés, posture irréprochable. Il n'a même pas tourné la tête vers moi, mais je l'ai vu froncer légèrement les sourcils, comme si mon simple parfum l'agaçait.
Je l'ai observé une seconde. Puis j'ai sorti un paquet de biscuits de mon sac. Et j'ai commencé à grignoter. Tranquillement.
Au bout de trois bouchées, il a parlé, toujours sans me regarder.
— Vous comptez manger pendant tout le cours ?
J'ai eu un sourire.
— Bah ouais. T'as faim ? J'te file un Granola si tu veux. Ou t'es plus madeleine ?
Il a pris une inspiration lente.
— Madeleine, donc. Désolé, je n'en ai pas dans mon sac.
Il a enfin tourné la tête vers moi. Et j'ai eu droit à ce regard. Celui qui dit : Elle est sérieuse ?
Avant qu'il n'ait pu répondre, le prof a interrompu notre conversation, plongé dans ses notes.
— Adam Leroy... et Maïssa Kane.
Un silence s'est abattu sur moi. Même les miettes dans ma bouche ont hésité à descendre.
— Pardon ?
— Vous ferez équipe pour l'exposé final
J'ai tourné la tête vers le fameux Adam. Son visage n'a pas changé. Toujours aussi impassible. Mais je l'ai senti. Cette crispation dans sa mâchoire. Ce micro-soupir étouffé. Ce refus poli de hurler.
— Fantastique, a-t-il simplement dit.
— Je sens qu'on va beaucoup s'amuser, j'ai souri.
Il n'a pas répondu. Pas un mot.
Le prof a distribué les textes à commenter, et nous a laissé quelques minutes de lecture en silence. J'ai feuilleté distraitement les pages, puis j'ai ouvert un nouveau paquet de biscuits. Parce que j'avais encore faim.
La salle s'est figée.
J'ai levé la tête. Adam aussi. Il m'a regardée, prêt à me dénoncer, la bouche déjà entrouverte.
Mais j'ai été plus rapide.
— C'est lui, Monsieur.
Le regard du prof s'est posé sur Adam, déçu. Adam, lui, s'est retourné vers moi, lentement choqué.
— Je n'ai jamais dit ça, a-t-il protesté.
— Ah bon ? J'ai dû rêver, alors.
Je lui ai adressé un petit sourire désolé. Le prof, lui, a secoué la tête.
— Adam, concentrez-vous, s'il vous plaît.
Et voilà comment, en moins de vingt minutes, j'avais obtenu un binôme, deux paquets de biscuits entamés, et un ennemi.