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Camille

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Le corps entier de Camille se contracta lorsque la chaise de Mr Cérès crissa sur le parquet. Elle eu envie de frapper quelque chose, là, tout de suite, comme le bureau ou le mur, mais à la place, elle serra si fort ses poings que ses ongles déchirèrent une nouvelle fois ses croûtes. L’homme au regard avisé s’empressa d’ouvrir son carnet, puis il se mit à gratter après avoir lâché une vague excuse à peine audible qui s’évapora comme une flaque d’eau au soleil… Camille sentit cette fichue colère incontrôlable monter en elle à nouveau : Quel manque de politesse ! Elle s’imagina lui casser son nez vulgaire, lui arracher les sourcils et les poils de barbe avant de lui enfoncer ses doigts dans ses gros yeux de mouche. Encore une fois, elle se contrôla, elle ferma les yeux et se concentra sur sa respiration comme lui avait indiqué Anaïs. Ensuite, elle rouvrit les yeux et regarda autour d’elle : Il fallait focaliser son attention sur autre chose. Mais il n’y avait rien : Un bureau, trois chaises, une fenêtre opaque de saleté et une vieille plante rabougrie qui moisissait dans un coin. Et la jeune femme fut brusquement interrompue dans sa tentative de redescente par la voix sans appel de l’homme devant elle.

  -   Alors, qu’est-ce qui vous amène madame ? Des problèmes d’humeur sûrement.
  -   Des problèmes ? Camille se leva d’un bon et frappa le bureau de son poing le visage crispé de colère, j’ai aucun problème ! Et pour tout vous dire, si Anaïs n’avait pas insisté pour que je consulte un psy, je ne serais jamais venu ici pour remplir vos sales poches !

Camille demeura quelques secondes ainsi, le regard planté dans celui de Mr Cérès qui, apeuré, avait brusquement reculé sa chaise bruyante. Puis ce brusque accès de colère s’estompa et elle se laissa tomber sur sa chaise, haletante. Bien sûr qu’elle avait un problème, elle le savait au plus profond d’elle-même. Mais Camille n’était sûrement pas prête à l’accepter, jamais elle n’acceptera ça ! Elle n’avait jamais eu de problème ! Pourquoi tout ça lui était-il tombé dessus d’un seul coup ?

  -   Pardonnez-moi, souffla Camille au bout d’un moment.
Peu convaincu, le psychologue hocha timidement la tête et rapprocha néanmoins sa chaise de son bureau, en prenant garde cette fois à ne pas la laisser frotter le sol.
  -   C’est moi qui m’excuse, je n’ai pas employé les bons mots. Vous devez traverser une période difficile.
Camille s’empressa de hocher la tête, et difficile n’était pas le bon mot. Si elle s’attendait à ça de la crise de la vingtaine ! En quelques mois, elle avait presque tout perdu : Son frère, ses amis, son boulot, ses repères, ses habitudes… et elle avait même manqué plusieurs fois d’être expulsée.
  -   Depuis quand est-ce que ça a commencé ?

Cette fois, la jeune femme secoua la tête. Elle n’avait honnêtement aucune idée de ce qui ai pu déclencher un tel changement chez elle mais continuait désespérément de chercher, terrifiée à l’idée d’être véritablement atteinte de quelque maladie mentale comme celles mises en scène dans les films.

  -   Une rupture peut-être dans votre vie, un problème d’enfance auquel vous avez repensé, c’est ce qui peut-être la cause de vos…
  - « Ça », le coupa Camille, utilisez le mot « ça », je comprends.

L’homme acquiesça. Et tout en prenant des notes d’une main tremblante, il continua son interrogatoire, pesant chacun de ses mots et prenant garde à ce que son stylo ne gratte pas trop bruyamment les feuilles de son carnet. Mais Camille ne savait pas quoi répondre. Elle était venue ici en espérant trouver de l’aide, quelqu’un qui pourrait enfin lui dire ce qu’il se passait. Mais c’est à elle, encore, que l’on posait ces foutues questions auxquelles elle n’avait aucune réponse. Même un mensonge ! Le premier passant pourrait lui déblatérer n’importe quoi sur son état, elle le croirait. Anaïs lui avait pourtant assuré qu’un psychologue allait pouvoir l’aider ! Elle serra de nouveaux les poings et se mordit la langue... Elle avait aussi ajouté qu’elle devait être honnête envers lui, que c’était un professionnel, et qu’il avait besoin de savoir pour aider… Des phrases idiotes que l’on répéterait à un enfant de cinq ans pour lui en faire comprendre la logique, mais Camille ne se sentait même plus capable de réfléchir correctement. Tout à coup, elle prit une longue inspiration et planta ses yeux émeraude dans ceux de Mr Cérès qui avait jugé bon de laisser la jeune femme prendre l’initiative. On entendait le bruit du vent, dehors, cette petite brise frigorifiante de décembre qui amenait les bonnets colorés, les pulls moches et annonçait les neiges.

  -   Pour tout vous dire, fit Camille encore hésitante, ça m’est arrivée dessus d’un coup, je n’ai rien vu venir et je n’ai rien comprit d’où ça ait pu venir. Je n’ai jamais eu ça, j’ai toujours été posée, calme, attentive…  Normale quoi !
  -   Et comment se manifestent ces… ça ?
  -   Et bien… Anaïs m’a dit d’installer un sac de frappe chez moi et depuis, dès que je passe devant je ne peux pas m’empêcher de taper dedans… dès fois pendant plusieurs heures alors que je ne suis même pas frustrée de quoi que ce soit ! Et puis, je me suis mis à insulter mes voisins sans raison et à menacer de mort leur chien quand il aboie… aussi, s’ils lui apprenaient enfin à fermer sa grande gueule à ce vieux clébard, tout le quartier s’en porterait mieux ! Ah ! Et les gens me regardent mal dans la rue, ça me donne envie de les étrangler ! Ou ils me donnent des coups d’épaule, je me retiens de les tabasser, j’ai horreur de l’irrespect et du manque de politesse ! Tout m’insupporte ! Vous même tout à l’heure par exemple, j’ai eu envie de vous fracasser le nez quand vous avez fait crisser cette chaise ! Qu’est-ce que ça vous coûte de la lever bordel de merde ?

C’est la sensation du sang sur sa paume qui stoppa Camille dans son élan. Elle ouvrit sa main et remarqua que le parquet était déjà tâché de plusieurs gouttes. Et elle lécha plusieurs fois sa main ouverte, emplissant sa bouche d’un goût de fer puis essuya le reste en dessous du bureau. Mr Cérès transpirait de peur. Il était âgé, il n’avait plus cette vieille adrénaline du début de ses études, lorsqu’il pensait aider quiconque viendrait se présenter à lui, surtout les pires. Celle-là, c’était un cas, plus qu’une simple crise de colère. C’était quelque chose d’autre, une dégénérescence mentale peut-être ? Trop effrayé pour lui donner son opinion sur la question et souhaitant au plus vite se débarrasser de Camille, il décréta qu’il lui enverrait le résultat de la séance par mail et la poussa dehors le plus calmement possible, n’acceptant de prendre le temps d’encaisser son chèque que parce qu’elle avait sorti son porte-monnaie.

Dans la rue animée, l’accès de colère de Camille ne s’estompa pas vraiment et elle commença à enrager contre tout : Contre ces bonnets multicolores, contre ces pulls moches qui lui piquaient les yeux, contre ces guirlandes dressées entre les immeubles, contre les gens qui l’approchaient de trop prêt ou qui parlaient trop fort… elle crachait, pestait, jurait contre le temps trop froid et son pull qui lui tenait trop chaud. En fait, elle n’avait pas besoin d’enrager contre quelque chose de précis. Consciente qu’elle ne tiendrait pas longtemps avant de sauter à la gorge de quelqu’un, elle pressa le pas et fuit les rues principales pour quelques ruelles plus étroites où elle ne rencontra qu’un vieux chat qu’elle imagina tordre dans tous les sens.
Camille se cru tirée d’affaire lorsqu’elle entraperçut son appartement et elle s’activa dans une ultime avenue. C’est alors qu’elle tomba nez à nez avec un adolescent qui marchait tranquillement à côté de son vélo. Il avait l’air froid, la bouche ouverte, le visage crispé. Il portait une casquette qui ne lui allait pas, des lunettes qui lui donnaient un air débile et il la regarda de travers. Camille étouffa une nouvelle pulsion, contracta son ventre et vint croiser le garçon sans un bruit.

     Frappe-le

Le vélo dérailla en tombant, les lunettes explosèrent en une nuée de bris de verres et le garçon s’éclata le crâne contre le sol, perdant conscience sur le coup. Mi-satisfaite, mi-paniquée, Camille demeura planté là, les yeux rivés sur l’inerte, sa bouche se tordait et se relâchait en un rictus satisfait et une grimace de terreur. Finalement, l’adrénaline retombant, ce fut la panique qui gagna la bataille et Camille s’enfuit alors qu’une épaisse flaque de sang se formait autour du crâne du jeune homme.


Camille gravissait précipitamment les marches du troisième étage, s’appuyant contre les rambardes et les murs. Elle soufflait et crachait toute la sueur de son corps comme si elle pouvait ainsi y vomir cette panique, cette angoisse qui avait refermé sa terrible étreinte sur sa gorge et qui l’étranglait, l’empêchant de crier, la condamnant à s’essouffler sans un bruit.
Enfin, elle atteignit la porte de son appartement et s’écroula sur la poignée, y insérant les clefs dans le même mouvement. Camille bascula de tout son poids et se laissa tomber dans son petit studio, refermant la porte d’un grand coup de pied. Puis le silence s’installa. Mais il n’était pas relaxant. Camille savait qu’il était là, et qu’il choisissait de se taire. Alors, les yeux rivés sur les néons de son plafond, elle se mit à lui hurler :

  -   Pourquoi tu as fait ça ?

Bien évidemment, elle ne reçu aucune réponse. Elle parlait dans le vide, comme cette folle qu’elle n’avait pas envie d’être. La peur et la panique se muèrent tout à coup en une colère sincère et elle sauta sur ses pieds en faisant de grands gestes, renversant des cadres photos de ces amis qu’elle ne voyait plus, brisant l’écran de la télévision d’un coup de poing, balançant les coussins sur les lumières au plafond et les vases sur le petit tapis. La jeune femme ne s’arrêta que lorsque l’appartement fut sens dessus-dessous. Elle qui avait toujours été soignée et ordonnée, son studio ressemblait à tout ce qu’elle avait toujours voulu fuir dans sa vie : Le bordel.

  -   Pourquoi ? Répéta-t-elle en se laissant tomber sur le canapé, les cheveux en bataille, le visage rouge et les yeux larmoyants, pourquoi tu as fait ça ? Réponds-moi !

     Je n’ai aucun compte à te rendre. Je fais ce que bon me semble. Mais ne t’inquiète pas, bientôt, tu cèderas toi aussi. Ils m’ont tous cédé.

Trop faible pour savoir quoi répondre, Camille éclata bruyamment en sanglots. Mille façons de se tuer défilèrent dans son esprit comme un générique. Mais même ça, elle ne s’en sentait pas la force. Il lui semblait qu’on l’avait purgé de tout, de tout ce qui animait un humain, c’était donc cela, le désespoir ? Camille ne l’avait jamais confronté, pas même lorsque son père à qui elle tenait tant, avait brutalement disparu du jour au lendemain, ni même lorsqu’elle a appris toutes les atrocités que son grand-père paternel avait commis dans sa vie. Parce que là encore, elle avait pu compter sur des soutiens. Elle avait un but à suivre, ou du moins, des gens qui en avaient un et qui comptaient sur elle pour y parvenir. Mais maintenant, elle n’avait plus rien. Elle le ressentait maintenant. En deux semaines, elle s’était vidée de vie. Et maintenant… que lui restait-il à faire ?

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⏰ Last updated: Aug 31, 2024 ⏰

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