Posée dans le noir, avec le bruit de la pluie qui tape contre la vitre,
je sens le monde se refermer doucement autour de moi.
Le casque vissé sur mes oreilles, la musique bien trop forte pour ce que les médecins recommanderaient,
mais je m'en fiche.
Je veux juste faire taire mes pensées.
Mais elles crient plus fort que le reste.
"Est-ce que je vais être à la hauteur ?"
"Les soignantes sont souvent détestables avec les stagiaires."
"Est-ce que je vais être un poids pour eux ?"
Je rumine. Encore. Encore. Encore.
Chaque question tourne dans ma tête comme un orage coincé entre deux tempes.
J'ai envie d'être parfaite.
J'ai envie d'être utile.
J'ai envie d'être celle qui fait du bien aux autres.
Ma mère m'appelle pour venir manger.
Un appel qui tranche dans le silence, qui coupe net mes pensées comme un interrupteur qu'on éteint sans prévenir.
Je retire mon casque à contrecœur.
Pas parce que j'ai faim.
Mais parce que je sais ce qui m'attend.
Depuis que mon père est dans le coma — un an et demi maintenant — elle s'en prend à moi. Pas méchamment, pas violemment. Juste... en permanence.
– "Je t'avais dit de venir à 19h pour mettre la table. Tu sais, j'vais voir ton père tous les jours à l'hôpital. Je suis fatiguée, la nuit je la passe au travail et la journée là-bas. Mets-toi à ma place, s'il te plaît. Tu sers à rien."
La phrase claque comme une gifle qu'elle n'a pas besoin de donner.
Je baisse les yeux.
– "Excuse-moi maman... J'étais en train de travailler pour mon stage. Demain c'est mon premier jour, t'as pas oublié ?"
– "J'ai pas que ça à penser, tu sais bien."
Elle soupire, lève à peine les yeux vers moi.
– "Tu finis à quelle heure demain ?"
– " je fais 7h-19h."
– "Je viendrai te chercher. On prendra à manger dehors, j'aurai pas le temps de cuisiner."
J'ai hoché la tête.
On a mangé dans le silence.
Pas un mot de plus. Pas un regard.
Juste deux personnes assises à la même table, à moitié cassées, à moitié absentes, essayant de survivre à leur manière.
4h30. Mon réveil sonne.
Je bois un grand verre d'eau pour me réveiller, malgré moi.
Trois minutes plus tard, je suis déjà en tenue de sport.
Je n'arrive plus à m'arrêter.
Mon reflet me dégoûte.
Je me dis que c'est pour ça que personne ne me remarque : j'ai un physique trop basique, des fesses pas assez grosses, un ventre qui ressort trop à travers mes t-shirts.
Mes pensées tournent en boucle :
– je suis trop grosse
– trop petite
– trop basique
– pas assez intelligente
– je suis inutile
Après une longue douche, je m'habille confortablement :
un jean large, un t-shirt à manches longues, une veste et mes converses noir c'est clairement ma signature .
Je déjeune : une tartine de pain complet avec du fromage blanc dessus.
Assez pour ne pas tomber dans les pommes, mais pas trop, pour éviter de culpabiliser.
6h45. Je viens d'arriver.
Le ciel est encore noir, et rempli de brouillard .
J'avance avec appréhension.
J'ai bien pris le temps d'arriver à l'avance pour pouvoir me changer.
Arrivée là-bas, j'interpelle une aide-soignante pour lui dire que je suis stagiaire.
Mais à peine j'ouvre la bouche pour me présenter qu'elle me coupe :
— Les vestiaires, 2e étage, 3e porte à droite. Traîne pas, on a plein de choses à faire.
Je reste figée une seconde.
Puis je monte.
7h. Je suis changée.
Et j'ai les larmes aux yeux.
Pas de douleur.
Juste la peur de ne pas être à la hauteur.
YOU ARE READING
Entre deux gardes
Non-FictionElle commence son stage d'infirmière avec une seule peur : ne pas être à la hauteur. Entre la pression de l'hôpital, ses propres insécurités et une vie personnelle déjà fragilisée par des blessures profondes, chaque jour devient un combat contre ell...
