Les marches jusqu'à la scène semblent plus hautes tournées après tournées.
Evann est sur le point d'interpréter la 3eme musique de son premier album, sa préférée s'il devait être honnête, uniquement celle qu'il a écrite en dernière pour les interviewers.
Tout le monde entend les paroles, personne ne les comprends réellement. Du moins, personne ne les comprends comme il les a écrites. Cette musique qui parle d'une femme blonde aux yeux clairs, une peau si parfaite qu'une goutte ne butterait pas dessus, une femme grande comme on en voit rarement. Cette femme merveilleuse qu'il a rencontré un été, lui qui aime tant l'hiver mais qui est tombé amoureux de cette saison pour elle. Un amour simple, pur, qui dure éternellement.
Les dernières phrases, cependant, sont les plus importantes, celles qui disent d'écouter la musique en inversé pour en comprendre le sens.
Les fans ont eu beau chercher la signification, ils n'ont rien trouvés pour l'instant. Au début, certaines théories disaient qu'il fallait partir de la fin et rembobiner la musique pour découvrir des paroles cachées, d'autres qu'il fallait mettre les lettres à l'envers pour trouver quelque chose. Personne n'avait pourtant pensé à prendre le contraire des paroles.
Une femme désignait un homme, brun aux yeux foncés. Un homme petit à la barbe mal taillée et aux imperfections rendant son visage plus charmant encore. Cet homme d'une nuit d'hiver froid, contraste du soleil qu'il était pour les gens. Une histoire compliquée qui s'est terminée il y a un moment maintenant.
Et les marches lui paraissent plus hautes encore. Comme si chanter cette chanson était un palier à atteindre, une étape à franchir. Peut-être que la chanter une fois de plus y mettrait un terme.
Alors Evann chante, il y met toute son âme et malgré les projecteurs et flashs qui pointent sur lui, personne ne peut voir qu'il pleure. Il pleure comme il aimerait que la foule pleure en entendant ces paroles, il pleure parce qu'il sait que celui que mentionne son texte ne l'entend pas, il pleure parce qu'après ça, après ce soir, il rentrera chez lui comme tous les jours et personne ne sera là pour l'attendre.
Il pleure.
Parce qu'il est enfin devenu quelqu'un, mais il n'est toujours personne.
Pas un ami, pas un amant, pas un frère, pas un collègue, pas un fils. Il n'est rien, ni personne.
Roman ne le considère plus.
Sa vie lui appartient entièrement et ça le terrifie.
« A toi de devenir qui tu veux être. » lui disait-on, mais une fois que l'on est qui on voulait être et qu'on se rend compte que ce n'est pas si génial, que faire ?
Je suis devenu celui dont aurait rêvé celui que je rêvais d'être.
On ne peut pas rêver d'être quelqu'un et être entièrement satisfait lorsqu'on le devient. Être la personne dont on rêve être se fait en plusieurs étapes. Par paliers.
Et Evann vient d'atteindre un de ces paliers, mais il lui reste encore de la route, beaucoup de route, pour devenir celui qu'il aimerait être.
