« Une main brutale qui me pousse dans la file, le regard médusé des voyageurs, ma peau à vif au niveau des poignets, entaillée par les menottes serrées plus que de besoin. Le troupeau et moi nous engouffrons dans le couloir, passons le sas, et sommes installés sans ménagement à l'avant de la carlingue. Les autres passagers embarquent peu à peu, nous dévisagent avec curiosité, étonnement, haine, pitié, empathie, dégoût, colère, satisfaction, honte...
La commandante de bord annonce le parcours du vol, Paris-Niamey, escale à Marrakech. Les plateaux repas circulent sous notre nez à l'intention des passagers sans s'arrêter à notre niveau, de toutes manières, mon estomac ne supporterait pas la moindre nourriture. Je repousse le maigre sandwich que finit par nous jeter avec mépris l'équipage. Mes compagnes et compagnons d'infortune baissent la tête, d'aucuns pleurent, d'autres prient, j'en vois qui serrent les poings en silence. Certains semblent tellement jeunes, je doute qu'ils aient atteint la majorité.
Peu d'entre nous sauraient positionner N. sur une carte du monde, nous qui venons de partout, Syrie, Myanmar, Haïti, République Démocratique du Congo, Ukraine, Afghanistan, Liban.... Pour nous tous, l'aventure semble finie, pourtant, pour la plupart, c'est encore l'inconnu qui nous attend et, plus probablement, l'enfer.
Escale à Marrakech. Nos gardes se rapprochent de nous, ne nous quittent pas des yeux, armes braquées sur nous, tandis que l'avion se vide de ses passagers, libres, eux. Nouveau décollage, nuit noire, je ne suis qu'un bloc d'angoisse tandis que l'avion plonge dans l'obscurité. Après plusieurs heures de vol, notre appareil se pose sur le tarmac. Les gardes nous pressent hors du charter du bout de leurs fusils, des mains nous saisissent, nous jettent dans des camions qui foncent dans la nuit.
Réveil brutal à l'aube, de nouveau on nous expulse des camions à force de coups dans le dos. Le soleil à peine levé nous brûle déjà le visage. Je n'ai rien mangé et encore moins bu depuis la veille, lorsqu'on m'a tiré du camp où je croupissais depuis des jours. Un homme armé s'approche de moi, me crie des ordres dans une langue inconnue, me fourre dans les mains un pic et un seau et je rejoins une longue file d'hommes et de femmes tout aussi hagards que moi.
Nous sommes dans un paysage lunaire, un sol de rocailles impraticable pour des véhicules, au creux d'une cuvette grise, écrasé par un soleil de plus en plus torride. Nous avançons en file indienne, péniblement, vers une destination inconnue. Un cri de rage jaillit soudainement tandis qu'une dizaine de gardes s'élancent en hurlant à la poursuite d'un prisonnier. Celui-ci ne fait pas plus de vingt pas, avant de s'effondrer à terre, le corps transpercé de mille balles. Cela ressort d'une tentative de suicide plus que d'une tentative d'évasion.
Un silence de mort s'installe sur nous. Je ne sais pas ce qui domine en moi, la colère, la lassitude, ou la terreur. Nous suivons désormais un chemin sinueux qui débouche après plusieurs kilomètres sur une immense crevasse, profonde de plusieurs centaines de mètres, où des milliers de loqueteux s'affairent comme des fourmis, portant sur le dos de lourds sacs, poussant des chariots, montant et descendant sur de longues échelles plaquées contre les parois de la crevasse.
Je regarde abasourdi cette fourmilière tandis que des gamins qui ne doivent guère avoir plus de dix ans me bousculent, titubant sous le poids de leur charge. Pas de doute, je suis bien arrivé aux portes de l'enfer. »
Un petit sourire de fatuité flottait sur les lèvres de Le Gard. De tels témoignages, il en surgissait chaque jour sur les réseaux sociaux, et c'était tant mieux. Rien de plus dissuasif pour les âmes crédules qui pouvaient encore croire que F. était une terre d'asile. Sa tâche s'en trouverait grandement facilitée.
Il était temps de clore cette journée de travail harassante et de rentrer chez lui, poursuivre devant un bon bento le visionnage de cette série si captivante commencée hier avec son épouse sur les chasses à courre.
Son chauffeur maugréa.
- Gros embouteillages, patron, les poubelles débordent des trottoirs sur la chaussée. Notre Empereur a promis d'envoyer l'armée pour tout déblayer, mais il y en a encore pour des jours avant que tout soit nettoyé.
Le Gard appela sa femme. Celle-ci lui répondit, sur un ton très agacé, que non, il ne serait pas possible de commander un bento, puisque tout comme les agents de propreté, les livreurs avaient disparu. Le Gard la rassura. Il allait recourir aux services réservés aux personnes de son rang, elle n'aurait pas de souci à se faire. Dans sa position, tout de même, il n'allait pas renoncer aux petits plaisirs de la vie.
Son chauffeur le déposa au pied de son immeuble. L'ascenseur était toujours en panne, il allait devoir monter à pied les escaliers menant à son penthouse au quatrième étage avec vue panoramique sur la ville. Le gardien sortit précipitamment de sa loge, l'air paniqué. Tout en multipliant les courbettes devant Le Gard, il expliqua que l'entreprise mandatée pour l'entretien de l'ascenseur avait dû se séparer de la majorité de ses employés et peinait à trouver du personnel qualifié, avec des papiers en règle, à même niveau de salaire que les anciens employés. Le Gard se frotta les mains. Certes, cela occasionnait quelques petits inconvénients dans la vie quotidienne et son épouse ne manquerait pas de se plaindre, mais peu à peu, les réformes mises en œuvre par ses soins faisaient effet. Cela valait bien quelques sacrifices, il se faisait fort d'en convaincre son épouse comme il en avait convaincu un à un tous ses collègues.
La soirée se déroula finalement paisiblement, entrecoupée de quelques notifications d'informations toutes plus alarmistes que les autres sur la situation économique et sanitaire du pays. Il faudrait qu'il songe demain à passer quelques coups de fil bien sentis à Camille Bolléro et Hubert Ralunat, les deux présidents des groupes de presse officielle ; il n'était pas pensable que de telles informations continuent de circuler. Il était inutile par exemple de diffuser ces reportages ridicules sur la saturation des hôpitaux, dénonçant un taux de mortalité en hausse depuis la disparition massive d'une bonne partie des médecins et surtout, des aides-soignants. Les gens n'avaient qu'à se sacrifier un peu et recourir aux cliniques privées qui avaient, elles, anticipé les réformes et recrutaient depuis plusieurs mois un personnel en règle. Il leur avait suffi d'augmenter un peu leurs tarifs pour absorber la hausse nécessaire des salaires de leur personnel. Et surtout, elles avaient mis en place, une organisation. Certes, les épidémies pullulaient, l'accès aux soins étant désormais interdit aux personnes sans papier. Mais le peuple n'avait pas besoin d'en être informé.
Il se concentra à nouveau sur sa série. L'épisode évoquait une battue pour chasser le daguet, avec de très belles prises de vue dans les sous-bois, le daguet apparaissant au loin tout au bout d'un sentier, défiant les chasseurs du regard, avant de disparaître d'un bond dans les fourrés. Les chasseurs avaient bien entendu fini par avoir sa peau. Par association d'idées, cela lui rappela la nouvelle qu'il avait reçue dans la journée, et il tapota un dernier message sur son téléphone, pour s'assurer que tout le plan sur lequel il avait travaillé depuis était bien suivi. Satisfait de la réponse obtenue, il gagna son lit, conservant son téléphone allumé, à portée de main.
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L'Article 13 ou l'Auberge du daguet
Short StoryNouvelle rédigée dans le cadre du Concours d'une Feuille de @FeuilleSombre Dans l'Empire de France en 2040, il ne fait pas bon être un étranger. L'Inspectrice Abrasin, fonctionnaire d'état irréprochable et dévouée, est investie d'une mission que lui...
