Prologue

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2 mars 1939, Londres

Le véhicule longea les imposantes bâtisses victoriennes. Le grand ciel gris londonien dominait le quartier de Kensington, ses commerces et ses musées. Henry se rendait rarement dans ce district huppé, où la population fortunée s'exhibait dans les boutiques chics. Découvrant les vitrines des magasins d'antiquités, il pensa à l'homme qui l'avait invité. Pour l'ancien ami de son père, il avait parcouru la centaine de kilomètres de campagne anglaise qui séparait son comté de Carnarvon de la capitale. Il ne pouvait rien lui refuser.

Le chauffeur s'arrêta à l'adresse indiquée. Henry descendit du véhicule et repositionna son chapeau haut de forme. Sa tenue d'apparat et sa silhouette svelte donnaient à ce quarantenaire une élégance solennelle. Il fut rapidement accueilli par la femme de maison.

— Enfin, vous êtes là, fit-elle, négligeant toute politesse.

Elle le devança, le conduisant à travers la demeure remplie d'étranges objets d'art. Elle s'arrêta devant une porte close, frappa et patienta quelques instants.

— Il est très mal en point. Attendez-moi là.

Sans qu'aucune permission ne lui soit accordée, elle entra dans la chambre. Henry ne prêta pas attention aux quelques bruits sourds, préoccupé par les artefacts qui trônaient un peu partout. De toute évidence, ils résultaient des excursions du propriétaire des lieux. Ses trophées. Ses trésors maudits.

La poitrine d'Henry se serra. Tout ici lui rappelait son père disparu seize ans plus tôt en Égypte. Le souvenir de cette nuit terrible lui revint en mémoire comme un flash. Le chien de la famille avait hurlé de longues heures. Une plainte, un déchirant chagrin comme si l'animal sentait que son maître, pourtant à des milliers de kilomètres de lui, était en train de l'abandonner. Au petit matin, tous deux étaient morts, chacun sur leur continent. Depuis, pas un mois ne s'écoulait sans qu'Henry ne croie entendre son chien pleurer.

La femme de maison le sortit de ses songes. D'une voix plus tranquille, elle l'invita à entrer dans la grande chambre. L'odeur s'avérait infecte. Avec effroi, Henry découvrit le visage méconnaissable de son hôte alité. Son front était en fièvre, ses joues creuses, ses globes enfoncés dans les orbites. Seule cette lueur dans les yeux permettait encore à Henry de le reconnaître. Il le salua, tâchant d'adopter une voix enthousiaste.

— Bonjour Henry, répondit le souffrant sans pouvoir se relever. Je suis désolé de te recevoir ainsi.

— Je vous en prie, Howard, c'est toujours un plaisir de vous revoir.

Il parcourut la pièce du regard. Sur l'autre mur se dressaient une grande armoire et deux bibliothèques de part et d'autre d'une cheminée. Plus loin, la poussière sur le bureau témoignait que l'aventurier n'avait pas quitté son lit depuis une éternité. Partout des objets égyptiens inquiétaient Henry. Il s'accrocha à l'unique fenêtre, enviant la grisaille extérieure.

Soudain, une quinte de toux sèche l'alerta. Suivant l'attention pénible du plaignant, il remarqua un verre d'eau sur la table de chevet. Il s'en saisit, ignorant le journal posé à côté, et l'aida à boire. La crise passa. Howard s'apaisa. Henry sembla apercevoir un sourire se dessiner au coin des lèvres, seule trace de vie sur ce visage vieilli par le temps et déformé par la douleur.

— Tu ressembles à ton père, murmura Howard.

La mélancolie s'invita dans ce regard éternel, celui d'un homme habité par la détermination. Un passionné qui était allé au bout de ses convictions, au bout de ses rêves.

— Je lui dois tellement.

Une larme roula sur ses joues creuses.

— Henry, je vais mourir.

— Ne dites pas cela, vous...

— Ce n'est pas important, coupa Howard, quelque chose de bien plus grave est en jeu.

Prononcer chaque mot lui semblait une souffrance. De la tête, il désigna à nouveau la table de chevet. Henry considéra le magazine, le plus célèbre des États-Unis. La première de couverture représentait le portrait d'un militaire, un bandeau rouge sang autour du bras. Dans son édition de janvier, le Times dévoilait celui qu'il estimait être l'homme de l'année 1938.

— Hitler ?

Les deux Anglais savaient qu'un nouveau conflit allait éclater. Le petit Allemand haineux désirait un empire comme les vainqueurs de la Grande Guerre. L'Angleterre s'était alliée à la France, mais leurs dirigeants semblaient bien faibles face au Führer.

— J'ai découvert quelque chose, reprit Howard.

— Non, s'il vous plaît. Je ne veux rien savoir de vos recherches. Elles ont tué mon père !

— Henry, l'avenir du Monde dépend de...

La douleur l'interrompit. Sa face témoignait le supplice, signe de l'immense effort qu'il déployait pour être entendu. Affecté, Henry se résolut à écouter ce que l'égyptologue avait à lui révéler. Howard monopolisa toute l'énergie qui lui restait. Il relevait de temps à autre la tête pour s'assurer de la compréhension de son hôte. Ses traits marquaient davantage à chaque mot. Ses yeux s'enfonçaient à chaque phrase. Sa vie disparaissait encore un peu plus chaque minute.

— Promets-le-moi Henry, conclut-il, en l'honneur de ton père !

— Vous avez ma parole d'honneur, Howard. Je vous le promets.

Satisfait, l'égyptologue sombra dans son oreiller. Son regard exprimait une gratitude sans limites pour Henry et, à travers lui, pour sa famille. Des larmes roulèrent sur ses joues. Il ferma les yeux. Sa poitrine se mit à ralentir, son corps s'immobilisa. L'apaisement le gagna peu à peu. Ses muscles se relâchèrent tout à fait. Howard cessa de souffrir. Les cils humides, Henry contempla le visage sans vie de cet homme qui avait accompli le rêve de son père, réaliser la découverte archéologique la plus importante du siècle. Il conserva les documents de ses recherches.

Et ses derniers mots.

— Le plus grand trésor de l'humanité. 

La Protection de l'OrdreWhere stories live. Discover now