Après l'avoir enfoncé, je fais tourner ma clef par trois fois dans sa serrure, verrouille le loquet du haut avec un léger frisson et lance un regard furtif bien qu'attentif à travers le judas de ma porte. Personne. Je dévisage les stores. Quelle insanité a bien pu s'emparer de moi pour les laisser levés ? La correction de cette erreur s'effectue avec une déraisonnable frénésie qui inquiéterait quiconque la verrait. Cette pensée, quiconque me verrait, inonde mon corps alors qu'il s'engouffre lourdement dans le sofa. L'étroit et sombre appartement souffre d'un silence profond, qui me chuchote de déplaisantes vérités, m'ouvrant les terribles portes de la lucidité. L'alcool, la solitude et la nuit ne s'harmonise guère dans mon univers, il ne faut pas s'étonner si la paranoïa s'empare de mes esprits à une heure si tardive : c'est qu'il va falloir dormir. J'engloutis les somnifères les plus forts qu'il m'est permis de posséder afin d'écourter la moins attendue des attentes, celle qui depuis les limbes m'abîme avec une lente cruauté vers le plus craint des enfers, le sommeil.
Le début n'est que peu surprenant et pour ainsi dire souvent le même, il n'a d'effrayant que la promesse qu'il porte avec lui, celle d'une longue nuit cauchemardesque à venir. La chambre a pour seule ouverture une grande porte jaunâtre, froide, de cette même couleur fade que les murs exigus m'obligent à connaître. L'accompagnement sonore consiste en une sonnerie aigüe, forte à vous en abîmer l'ouïe. Qui ou quoi viendra cette fois me chercher ? Le suspens ne dure qu'une poignée de secondes, malheureusement suffisantes pour les laisser comploter en ma défaveur : la pièce se rétrécie autour de moi, m'étouffant de sa pestilentielle tapisserie bilieuse. Le visiteur, une vague ombre fumeuse, transperce la porte d'un mouvement vif avant de s'évaporer soudainement et m'offrir un accès vers la suite de cet épouvantable songe. Soumis à je ne sais quelle volonté diabolique, je ne peux que déplorer mes actes machinaux et insensés. J'avance dans un couloir extraordinairement long, aux murs vides, crayeux, s'étirant vers un fond encore invisible. Je perds rapidement de vue l'accès de ma cellule jaune et à force de me retourner pour vérifier que rien ne me suit, j'en oublie d'où je viens, comme s'il était moins aisé de se déplacer dans cette unique allée qu'au milieu du plus sinueux des dédales. Pourtant, une silhouette humaine finit par se dessiner à l'horizon, se rapprochant de moi aussi hâtivement que mon corps inconscient surgit vers elle. Cette personne, dont la netteté se précise, est courbé d'une façon étrange, elle claudique tandis que sa tête penche vers le côté droit, animée par des spasmes réguliers. La proximité nous unissant désormais, je découvre deux abominations qui se lisent sur son visage. La première est son état : sa maigreur n'a d'égal que sa laideur et ses cernes sont aussi noirs que ses quelques malheureux cheveux décrépis. Mais l'autre est bien pire, c'est la réalisation que se cache, derrière ses boutons et ses rides, mon reflet ; c'est que la seule issue de ce couloir est un miroir. Me voilà piégé ainsi, à fixer la repoussante réflexion d'un homme dont les yeux n'émettent que pure folie. L'angoisse procurée par la situation est difficilement tenable mais je m'accroche à la notion de réalité. Tant que je sais que je ne suis que dans un mauvais rêve et même si je n'ai pas de pouvoir dessus, je reste d'une certaine façon éveillé, car dès lors que je perds cette distance avec la réalité, les esprits de la nuit me suivent jusqu'après mon réveil. Mais je suis encore loin de me lever et, sans crier gare, un événement vient me tirer de cette contemplation macabre. Derrière moi, une main - ou tout au moins des doigts – me saisit à brûle-pourpoint, m'entraînant vers le bas avec une force inhumaine. La descente est longue. Verticale. Toute personne normalement constituée se réveillerait à la suite d'une telle scène, la chute libre lui serait synonyme de fin. Il se trouve que je ne fais pas parti de ces chanceux, je sens en moi toute la douleur provoquée par mes jambes pulvérisées contre le sol rude. Incapable de faire le moindre mouvement, je me vois contraint de rester là, où m'entourent des dizaines d'âmes monstrueuses, tournoyantes et hurlantes plusieurs heures durant. Il est inutile de décrire cet enfer avec plus de précision parce que je ne le peux, et si je le pouvais on ne me croirait pas.
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Les moutons rouges
Short StoryNouvelle écrite il y a quelques années, si ça intéresse quelqu'un :) Probablement quelques fautes, je ne l'ai pas relu !
