Prologue

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Je n'ai jamais aimé personne autant que ma famille ; d'ailleurs dans toutes les images de mon enfance, je suis entourée des miens.

Me revient en mémoire la nourrice Omi, racontant des histoires à l'orée de la nuit. Le reste du monde nous étant interdit, Margot et moi passions nos journées dans l'enceinte du Palais de fumée ; notre maison, l'endroit où j'ai grandi. Les aventures qu'Omi nous révélait représentaient notre meilleure échappatoire. Je n'appréciais pas cet état de prisonnière et pourtant ces années furent remplies d'amour et de bonheur.

Les contes de la femme ont marqué ma mémoire. Les monstres arpentant Ciangims, l'arbre sacré du domaine royale de Prinétéverau... Je me souviens avec précision ces soirs où nous réclamions la genèse de la prédation.

— Quelle histoire ce soir ? demandait Omi.

— Danaé et les peuples prédateurs ! s'écriait alors Margot, ma sœur de cœur.

Pressée d'entendre ce récit qui façonnait mon orgueil de petite fille, j'acquiesçais avec ferveur.

— Encore ? soupirait Omi.

— Oui ! Oui !

Je n'oublierai jamais sa peau brune et ses yeux noirs posés sur nous. Je ne m'en rendais pas compte à l'époque, mais elle appartenait à ses choses que je chérissais.

Installée entre nos deux lits, elle commençait à raconter :

— Vous savez que le système Behive est placé au bout d'une des branches du milieu de l'Arbre-Univers ?

— Oui !

— Il comporte de multiples peuples, dont les vôtres et le mien ; et tous ces habitants sont des... ?

— Fées !

— Il y a un millénaire, le peuple des Ciangims, appelé aussi : « les fées géantes », découvraient la première... porte magique ! qui permet de se déplacer de planète en planète.

Nos yeux s'ouvraient en grand, nous n'avions jamais vu de portes. Bien que Margot en ait emprunté une à l'état d'œuf, elle n'en gardait aucun souvenir.

— Ainsi, de nombreuses colonies naquirent sur les planètes habitables. Tous les peuples...

— Même les fées sauvages ? je demandais comme tous les soirs où cette histoire était contée.

— Oui ! Même les fées sauvages, se dispersèrent dans le système et commencèrent à se côtoyer, malgré leurs différences : plus pâle, plus petit, des yeux jaunes ou la peau bleue...

Pour le passage suivant, Omi usait d'une voix grave :

— Cependant... seuls les quatre peuples principaux surent tirer un grand bénéfice des portes ! La magie se trouve en quantité très limitée sur chaque astre ; et les fées aspiraient à une vie sans effort... Un peu comme celle que vous vivez au Palais de fumée... Alors, les souverains ont réalisé qu'ils pouvaient se nourrir de la magie de certains autres peuples... Les Ofés, les Prinétés, les Asiafantes et les Ciangims, ont développé cette capacité de s'abreuver du pouvoir de leurs voisins, les prévenant de toutes faim, soif ou fatigue en échange du sacrifice d'autres fées...

À partir de là, nous frémissions de plaisir, car l'histoire se pimentait :

— Pendant une décennie, un chaos sans nom régna, mettant en péril les peuples qui ne possédaient pas cette habileté. Ils étaient devenus les premières victimes de ce qu'on appelle depuis lors « les peuples prédateurs ».

— Les victimes, ce sont les fées sauvages ! ajoutait Margot, avide de précision.

Omi acquiesçait avant de reprendre :

— La princesse des Ofés, du nom de Danaé ne pouvait pas accepter le massacre de ces peuples ! De plus, elle voyait les risques et les dangers de la guerre qui ne finissait pas ! Alors, elle a enfilé l'armure de la déesse Mélusine, qui nous protège tous. Une tenue dorée brillant de mille feux. Elle a marché sur les planètes et grâce à la force de son armure, a convaincu les rois et les reines de cesser le conflit. Sa puissance a traversé les âges, donnant à la royauté ofée une part de sa divinité.

Entendre le merveilleux récit de mon ancêtre n'a jamais failli à me réjouir ; à ces mots, mon cœur se réchauffait. Ma famille était tout ce que je possédais. Je ne pouvais qu'être fière de ses racines héroïques.

— Détaille l'accord Omi, s'il te plait ! réclamait Margot, dont l'amour pour les chiffres m'avait toujours angoissée.

La nourrice levait les yeux au ciel et racontait :

— En effet, une entente fut trouvée entre les grandes puissances. Selon les possibilités de naissance et de prédation de chacune, un ordre fut établi, et celui-ci est encore en vigueur : les Asiafantes récupèrent 5 % des naissances des Prinétés et donnent 5 % aux Prinétés. Ces derniers reçoivent en plus 5 % des naissances des Ciangims. En échanges, les fées géantes reçoivent 5 % des Prinétés, mais aussi 10 % des Ofés. Et, enfin, les Ofés récupèrent 10 % des naissances Ciangims.

Cette partie de l'histoire m'ennuyait et tirait des soupirs. Je me souviens de Margot, qui tentait en vain d'apprendre par cœur ces pourcentages. Tous les matins, je m'amusais à la voir essayer de les réciter sans succès.

— Comment est nommé ce moment d'échange ? interrogeait Omi, qui s'appliquait à tester nos connaissances.

— Le cycle de prédation !

— Oui ! Les nouveaux nés sélectionnés par les souverains pendant l'hiver sont envoyés sur leurs planètes adéquates, puis leur magie est répartie parmi les habitants qui la consomment... cela se déroule une fois par an, au premier jour du printemps sur Ciangim...

Souvent, je réclamais qu'elle raconte l'histoire des autres peuples, j'adorais entendre la suite des aventures de mon ancêtre.

— Danaé considérait le nombre des fées sauvages, trop réduit pour qu'elles s'établissent en cité. Elle chevaucha April, son majestueux cheval, jusqu'aux terres que ces êtres occupaient, tapis dans l'ombre. La reine leur proposa d'être exclus du cycle de prédation pour garantir la pérennisation de leur population... en échange, ils acceptèrent de se mettre au service des peuples prédateurs...

— Comme toi, Omi ! ajoutait Margot.

— Oui... comme moi...

Tous les soirs, je suppliai d'une voix enfantine :

— Une autre histoire ?

Et Omi répondait avec fermeté :

— Non, l'heure est venue de dormir, vous n'êtes pas encore en âge de consommer assez de magie pour ne pas vous reposer.

— Mais ! Je suis la princesse, héritière de Danaé ! Tu dois m'obéir ! protestai-je quand le conte me montait à la tête.

Ma nourrice me souriait et proclamait avec calme :

— Célidée, à cinq ans, on doit obéir à tout le monde.

Elle m'embrassait sur le nez, et je n'osais rien ajouter.

Dans ces souvenirs, le sommeil me prenait assez vite. Je rêvais à ce futur où je deviendrai celle qui organiserait le cycle de prédation sur Ofés. Celle qui serait admirée comme un modèle pour son peuple.

La reine.


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