CHAPITRE 1 (pt.1) - Petersfield

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Liste de lecture :
▪︎I'm coming home - Skylar Grey▪︎
▪︎So cold - Ben Cocks▪︎
▪︎Easy - Son lux & woodkid (Live Montreux Jazz festival 2016)▪︎

Petersfield. Ville de quinze mille six cents habitants à l'allure typique des petites villes anglaise. La gare était à l'image de la petite cité : simple et archaïque. J'en foulais le quai pour la première fois depuis des années. Ma valise se trainait derrière, tentant de suivre mon pas de course pour sortir de ce brouhaha. Les gens autour de moi n'arrivaient que par deux lignes, Londres et Portsmouth. Ils étaient pourtant aussi nombreux que bruyants. L'entrée du bâtiment débouchait sur rien de plus qu'un magasin d'outillage et un fleuriste. Mon cœur semblait autant s'ennuyer que les pauvres fleurs qui bordaient la route. Je ne me suis pas plus attardée sur ce fade paysage et entamai mon périple.

Cette ville avait un bon point, tous les chemins menaient au centre-ville, il était quasiment impossible de se perdre dans ses rues. Il me fallait slalomer entre les différentes boutiques et cafés avant d'atteindre le chemin de ma location. En direction de l'autoroute, les maisons étaient aussi semblables que belles. Les briques rouges qui ornaient les façades rendaient les rues plus authentiques. De grandes fenêtres laissaient pénétrer la lumière et les regards curieux. Sur chacune des demeures, du lierre grimpait à l'instar d'une échelle pour rejoindre les toits. Loin de la zone commerciale et du centre-ville, les abords de Petersfield avaient quelque chose de féérique. Ce soupçon de magie avait de quoi éveiller un peu mon cœur. Les battements positifs de ce dernier étaient restés chez moi avec mes amis et mes parents. Loin d'avoir un dégoût profond pour mon pays de naissance, la France resterait ma maison malgré tout. La source de mes souvenirs, le lieu de vie de mes proches.
Perdues dans un torrent de pensées négatives, j'avais peu prêté attention au chemin et me voilà déjà sur le pas de la porte. Le quartier se jouait en paire de maisons à la façon d'un miroir. Chacune d'elles, accolé à sa jumelle, avait un je-ne-sais-quoi de particulier qui la démarquait des autres. Comme une tache d'encre sur un papier homogène. Ma présence renforçait ce sentiment.
Quand la porte claqua derrière moi je me suis sentie soulager d'être seule. J'étais épuisée par le trajet, les gens, et de ce qui m'attendait dès le lendemain. Mes parents avaient décidé de ne pas venir, une question financière avaient-ils expliqué. Ils étaient surtout fichtrement rancuniers. Ma grande sœur, presque dix ans plus vieille que moi, n'avait pas voulu venir avec nous en France. À l'époque je n'avais que six ans et je n'ai jamais vraiment eu mon mot à dire mais Eleanor entrait au lycée et il lui était inconcevable de partir. Elle avait grandi ici, ce qui n'était pas mon cas. Mais mes parents lui en veulent toujours de s'être installé chez notre grand-mère. De ce que j'avais compris, Eleanor les avaient mis au pied du mur en leur posant un ultimatum : ou leur accord, ou l'émancipation, dans tous les cas elle ne partait pas. Mes parents s'en mordront les doigts un jour mais ce n'est pas à moi de leur ouvrir les yeux.

La première chose que j'ai déballé fut ma robe pour le lendemain. Une robe qu'aurait pu porter une princesse médiévale : longue aux manches transparentes, sa couleur aubergine reflétait doucement la lumière. Le décolleté plongeant était plus osé que je ne l'aurais souhaité mais je n'avais pas eu le luxe de faire la fine bouche. Je m'y étais prise au dernier moment pour trouver ma robe, je m'estimais déjà heureuse d'en avoir une si belle.
Je me suis affalée sur le canapé scrutant chaque détail de ladite robe. Le stress nouait mon estomac. Revoir sa famille après tant de temps paraissait irréel. Allaient-ils même me reconnaître ? Je n'étais pas revenue depuis plus de cinq ans, une éternité quand on en a vingt-deux. Entre les moyens financiers et le peu de temps que laissent les études et le travail, il était difficile de pouvoir partir ne serait-ce que quelques jours.
Ma tête s'est avachie sur le dossier et j'ai fermé les yeux. La douce moquette avait une allure de chaussons douillets sous mes pieds. Mes orteils jouaient avec le tissu tandis que mes yeux parcouraient la pièce. Quelques bibelots posés çà et là, une gigantesque télévision me faisait face. Un grand cadre en l'honneur du roi de la jungle posait fièrement sur le mur, de l'autre côté une petite bibliothèque et un fauteuil. Ce coin-là allait me plaire. J'ai soupiré dans un élan de motivation pour visiter le reste de la maison. Le lion trônait à l'entrée de la cuisine, comme un gardien des saveurs. Une belle pièce lumineuse par laquelle il fallait passer pour accéder au jardin. Dans l'enceinte ce dernier, une balancelle allait au gré du vent. Si j'avais pris ce Airbnb précisément, c'était pour la véranda. Presque aussi grande que le salon, un canapé et une autre bibliothèque y avaient leur place. La motivation que j'avais eu quelques secondes plus tôt s'était évanouie à l'instant où mon cerveau capta le dos de mon livre favoris. Ni une ni deux, j'étais à plat ventre sur le sofa, le bouquin entre les mains.

Le soleil éclatait à travers la baie vitrée. La conscience du temps était difficile bien que le décalage horaire soit faible. Mes paupières se sont ouvertes avec peine et j'ai vite fait de remarquer la tâche de bave énorme sur le livre. Je me suis levée pour rejoindre la petite salle de bain accolé à la cuisine. L'eau fraîche sur ma peau me donna un coup de fouet plus efficace que la caféine. Les aiguilles de la pendule m'ont rassuré quant à l'heure ; il me restait trois heures pour prendre une bonne douche et me pomponner. J'ai checké rapidement mon téléphone ; je ne risquais pas d'y voir un message, il n'avait pas chargé. J'ai allumé l'interrupteur de la prise, grognant contre ce contretemps.
À l'étage se trouvaient trois chambres, bien plus confortables que le canapé sur lequel j'avais dormi, et une salle d'eau. Je suis entrée dans la douche et ai appuyé sur le bouton pour déclencher l'eau. Putain. C'est quoi ce délire à foutre des interrupteurs partout ! Il y avait plus de boutons dans cette maison que sur le visage d'un ado. Nue comme un ver, je suis ressortie pour appuyer sur ce fichu bouton. L'eau ruisselante prit avec elle un peu de mon anxiété. Je me suis assise dans la douche, laissant l'eau faire son œuvre sur mes muscles contractés.

La robe m'allait parfaitement, comme si elle avait été conçu pour moi. Son décolleté ne dépassait pas le sternum mais je ressentais le besoin de couvrir un peu ma gorge d'un collier, comme un bouclier contre les regards mal avisés. Mes cheveux détachés auraient le même but. Les hauts talons qui m'empêcheraient de marcher sur la robe étaient le clou de cette tenue.
Un klaxon a retenti dans la rue, j'ai vite compris que la douche s'était transformée en spa de plusieurs heures. J'ai dévalé les marches, attrapant mon sac et mes cigarettes avant de m'engouffrer dans le taxi qui s'impatientait en jouant une fanfare à lui seul.
-Excusez mon retard...
Il grommela et appuya sur le champignon. Sympathique personnage.

Old Thorns Manor Hotel portait bien son nom. L'endroit était tellement grand qu'on pouvait facilement s'y perdre. C'était comme un mini-village ; en dehors de la salle des mariages on y trouvait un spa, plusieurs restaurants comme un diner américain, plusieurs bars également, des salles de réception et même une discothèque. Il ne manquait qu'une supérette pour y vivre à l'année. Le lieu était très luxueux, du marbre et de l'or tapissaient chaque mur comme une ode à la fortune. Des statues et autres vases décorant la pièce donnaient plus aux corridors des allures de musée.
J'arpentais les couloirs en quête de mon chemin. La technique était de suivre les personnes sur leur trente-et-un en espérant qu'ils allaient au même endroit que moi et qu'ils n'étaient pas en simple costume comme ils pourraient l'être chaque jour. Nous avons débouché sur un bar des sports. Il y avait au bas mot soixante-dix personnes dans la salle et je ne savais pas si celle-ci avait été privatisée ou non mais aucun visage ne m'était familier. Accoudés au bar, des hommes riaient entre eux en enchaînant les bières. Personne n'avait les mains vides. Par mimétisme, je m'avance au comptoir pour commander un verre.
-Un gin-tonic, s'il vous plaît.
Je n'avais pas l'habitude de boire si tôt, mais l'alcool était un anxiolytique et un désinhibant efficace à effet rapide. Et j'en avais grand besoin. Mes doigts tapotaient nerveusement le bois poli en attendant mon verre. Mes pensées étaient accablées par les conversations des autres et je ne me sentais pas plus à ma place que je ne l'étais dans le corridor cinq minutes plus tôt.
-Grace ? Raisonna mon prénom.

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Anecdote d'écriture : J'ai changé le prénom de l'héroïne en cours de route parce que je ne l'avais pas noté et l'ai oublié 🤭

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