Vendredi 6 juillet 2018

45 7 35
                                        

L'ARRIVÉE

vendredi 6 juillet 2018

Freddie n'avait jamais eu envie de se jeter d'un bus en marche auparavant. Même pas lors du voyage scolaire de l'année passée, celui où elle a dû rester assise six heures d'affilée après avoir cru bon de cacher à ses parents qu'elle s'était réveillée avec du sang plein la culotte ce matin-là. Même pas, non plus, quand elle s'est rendue seule chez papy pour la première fois, un bouquet de fleurs à moitié mortes dans une main et une bouse d'origine inconnue sous les pieds. Ces bus-là finissaient par la ramener chez elle au bout d'une semaine. Celui-ci, par contre, celui où elle poireaute comme un oisillon en train de se faire digérer vivant par un anaconda, un oisillon qui ne peut même pas jouer à la 3DS parce que la nouvelle de son départ a été si soudaine qu'elle ne lui a pas laissé le temps d'en charger les batteries, celui-ci, donc, est sur le point de l'évacuer au bord du trottoir comme une triste crotte pour ne pas la repêcher avant deux mois. Deux mois. L'équivalent de huit voyages scolaires, soit beaucoup trop de week-ends chez papy (Freddie n'a pas envie de calculer combien).

Elle fronce le nez pour manifester un mécontentement que personne ne prend la peine de remarquer. Ils ne sont pas nombreux, dans ce bus, peut-être à cause de l'odeur d'essence et de renfermé qui a manqué de lui faire repasser son sandwich au fromage tout à l'heure. Le chauffeur lui a lancé un sale regard quand elle a eu ses hoquets, un regard con descendant qui lui a donné envie de le jeter du bus en marche lui aussi (elle ne sait pas vraiment ce que ça veut dire d'être un con descendant, mais papa appelle souvent papy comme ça et elle trouve l'expression vachement marrante).

Ses genoux remuent en rythme avec la musique qu'elle écoute depuis près d'une heure. La vitre contre laquelle elle est accoudée se couvre de buée quand elle libère le soupir retenu dans ses poumons. Elle a bien essayé de se faire kidnapper sur la route, mais rien à faire. Les messieurs bizarres des arrêts précédents ne la regardaient même pas. En désespoir de cause, elle a tenté de PROFITER DU PAYSAGE (comme dit maman les jours où Freddie passe trop de temps, soit plus de dix minutes, à jouer à la console dans sa chambre), mais même les champs d'avoine sur fond de coucher de soleil deviennent monotones une fois passées les trente premières secondes. Du coup, elle a commencé à compter les voitures. C'est à peu près aussi passionnant que ça en a l'air.

Elle avise un intriguant pick-up jaune moutarde garé sur le côté de la route, presque sous les espèces de sapins qui remplacent à présent les rangées de céréales. Et puis elle voit le panneau. Bellevue, ville fleurie à hauteur de très exactement trois pâquerettes sur quatre. Il devrait y avoir un prix pour les villes voleuses de vacances, aussi. Un prix pour les lieux où on vous envoie passer deux mois en compagnie d'un oncle que vous n'avez jamais rencontré et dont vous ignorez à peu près tout, sauf que votre père le déteste et trouve qu'il ne devrait pas être laissé seul en compagnie d'une fillette de onze ans. Freddie a entendu ses parents crier à ce sujet hier soir. Ils devaient les croire endormies, sa sœur et elle, car ils ont employé des mots auxquelles elles n'ont pas droit, des mots auxquels elle n'a pas tout compris mais dont elle pouvait sentir la portée quelque part dans les recoins sombres de ses entrailles (ou un truc du genre).

Le bus combo essence-renfermé l'abandonne au bord d'un trottoir à très exactement 20H58, soit vingt-huit minutes après l'horaire annoncé, ce que maman ne se prive pas de lui faire remarquer à grand renfort de SMS peuplés de smileys en colère qui n'y changent absolument rien. Freddie n'était pas pressée d'arriver de toute façon. Elle lève le nez de son téléphone (un vieux machin tout nul qui ne lui permet pas d'installer le moindre jeu, parce que ses parents estiment qu'elle passe déjà assez de temps à attraper des Pokémon dans sa chambre et n'a pas besoin de le faire dehors) pour voir où on l'a jetée exactement. Un demi-tour sur elle-même lui apprend qu'elle se trouve près de la mairie, c'est-à-dire un grand bâtiment en briques avec un drapeau tricolore et des jardinières suspendues aux fenêtres. Freddie la trouve plus jolie que celle où maman l'a traînée l'autre fois. Celle-là a même une espèce de tour-clocher sur le côté. L'endroit manque cruellement de tonton Bruno, par contre, et elle se demande si elle n'est pas descendue du bus un peu trop tôt dans l'espoir de se débarrasser de sa sale odeur. En fait, il manque de gens tout court. Freddie est seule devant l'abribus. Elle ne voit personne au travers des fenêtres de la mairie. Même en tendant l'oreille, elle ne distingue pas d'autre son que le chant des cigales étouffé par le grondement du bus en train de s'éloigner.

Le Chant des CigalesHistorias para obsesionarse. Descúbrelo ahora