C'est drôle de me dire que dans ma tendre enfance je n'étais qu'un meuble dans ma maison. J'étais posée dans un coin en guise de décoration mondaine. Avoir des enfants sages, c'est ce qui compte pour faire bonne impression. Devoir faire ce qu'on te dis sans rechigner, se laisser faire.
Selon mon géniteur, n'importe quelle douleur me traversant n'était que mensonges. Je n'avais en aucun cas le droit d'aller mal. Un meuble ne ressent pas la douleur.
Et les seuls moment où je pouvais ne serait-ce qu'un brin de ses cheveux, c'était lors de ses rallyes, les week-ends. Inutile de préciser à quel point il se « tuait a la tâche » à son travail pour ne pas pouvoir rentrer tôt le soir.
Aussi loin que je me souvienne, l'ignorance est ma bête noire. Me faire ignorer est quelque chose que je déteste. Je n'ai jamais été extravertie, je n'ai jamais aimé m'exprimer petite mais les cicatrices sont tellement encrées en moi qu'elles m'obligent à l'être. Je veux juste qu'on m'écoute, qu'on me donne de l'attention, qu'on fasse attention à moi un minimum.
Je fait est que j'ai un petit frère. J'ai toujours été jalouse de lui. Mon père passait du temps avec lui les week-ends, il faisait ses devoirs avec lui. Ce qu'il n'a jamais fait avec moi. Il ignorait jusqu'à même mon existence je l'excédait, tout en moi le révulsait. Et lorsque j'osai ne serait-ce que poser la main sur son fils prodige, je me prenais une raclée.
Je me rappelle cet après-midi d'été où mon frère et moi rangions la cabane, sous l'œil attentif de nos très chers parents. J'étais au premier était et lui en dessous. Je rangeais les vis dans une boîte lorsque l'une d'elle se précipita entre les lattes de bois pour finir sur la tête de mon frère. Et, évidemment il se mit à pleurer. Je me souviens de moi, petite essayant de lui dire d'arrêter de pleurer, parfois même de le supplier. Mais ce jour là il prit un malin plaisir à me voir me prendre un balai sur la tête.
Et, évidemment ma façon de pleurer l'excédait aussi. Si je ne me stoppais pas je me prenais une plus grosse raclée que la précédente.
Âgée d'à peine sept ans, la famille se rendit chez un ami à mon père qui était comme de la famille. Cet homme ne possédait que ses fils. Dont des jumeaux. Rien que le souvenir de leurs visages me donne un haut-le-cœur.
Une fois, l'un d'eux me demandait si je voulais aller jouer à un jeu dans sa chambre. Je le suivis et me retrouvai enfermé dans cette pièce si froide et sèche. Même la manière dont il a baissé mon pantalon et ma culotte était froide et sèche. La façon dont il a pris son sexe et l'a frotté contre le mien était froide et sèche. Même au moment où il a pénétré en moi, tout était froid et sec. Évidemment en rentrant mon père est allé se coucher et je me suis effondrée en pleurs.
Je ne lui ait raconté que la partie où il m'a touchée, je ne voulais pas revivre cela j'en deuxième fois et inconsciemment, mon espérance brouillé ce souvenir. Ce n'est que récemment que j'ai retrouvé l'entièreté de ces souvenirs. Mon père a dit que je mentais, avec cette expression si désespéré. J'étais sa poupée sans émotions ni douleur et tout ce que je faisais était de travers.
L'année d'après, j'ai été sujette à un harcèlement intensif, je trouvais tout ça normal. J'étais un monstre. Dans le miroir, je me voyais comme mon père m'avait toujours vue; un monstre qui ne mérite que de se retrouver avec le corps endolori de bleus.
C'est ainsi que j'ai développé de l'anorexie. Pendant la durée de ce qui m'a semblé être un mois, mon géniteur n'a pas voulu me voir car ce serait « me donner raison de faire du cinéma »
Et moi je trouvais ça normal. Allez dire à une fillette de huit ans que ce n'est pas normal de ne pas avoir le droit de pleurer le soir, de ne pas avoir le droit de se faire remarquer, d'être invisible.
Je n'étais que spectatrice de cette comédie de la famille parfaite que jouaient mon père, mon frère et ma mère. Mais je n'y avais pas ma place. Il m'a repoussé de sa famille. Je n'étais qu'une humiliation. Un déchet. A un tel point que je croyais que j'étais adoptée.
Et c'est ainsi que je développai de la mythomanie. Je la devais de m'inventer une vie auprès de mes copines, pour m'échapper de ma misérable vie. Et je finissais même par y croire. Je croyais a tout mes mensonges. Quand j'étais dans le cercle amical, j'étais une autre personne, avec une vie différente. Je me rends compte à quel point j'étais pitoyable d'essayer de m'accrocher à ma figure paternelle alors que lui, me repoussait sans cesse.
En 6e, quand il a commencé à disparaître des semaines entières sans laisser de nouvelles, je me suis rendue compte petit à petit que rien de ce que j'ai vécu était normal. Mais je voulais un papa. Donc je ne disais rien, c'était la contrepartie. Car je voulais que mon papa vienne me chercher a l'école, qu'il vienne à la fête du collège. Et quand je voyais mes copines avec leurs papas, je me dépêchais de m'isoler pour pleurer « pourquoi pas moi ? », « j'ai fait quoi pour ne pas mériter de papa ? ».
Je me souviens aussi que les amies de ma mère ne m'aimaient pas. Évidemment, je donnais l'impression d'être la fille parfaite que toutes les mères rêvent d'avoir. Je me disais que si je continuais à me comporter bien, mon papa voudrait de moi
Et honnêtement quand il est parti, c'était la meilleure chose qui puisse arriver dans ma vie. Un soulagement pour moi. Mais mon bonheur ne méritait pas que l'on brise le coeur de ma mère et mon frère. « pourquoi il leur a fait ça ? ». J'étais en colère. Et sa vue me dégoûtait et me dégoûte toujours.
