Le premier contact avec la première bête de Martín avait été une leçon marquante. Louisa fut blessée à l'avant-bras ! Os brisé, le coup porté par la bête l'avait mise à terre ! L'animal avait continué sa charge contre ce ballot qui traînait au sol ! Sans l'intervention de Fernando et de González elle serait morte ! L'animal avait gagné ! Elle était terrorisée ! Elle n'avait osé retourner dans l'arène. Trois jours plus tard, à la lueur de l'aube, le bras en écharpe, elle avait affronté seule le deuxième animal !
À l'abri de la talanquera, barrière de planches jointes derrière laquelle les hommes peuvent se protéger d'une attaque pressante du taureau, elle observa son adversaire : massif, cornes évasées, croupe noir argenté. Elle observa le moindre de ses mouvements. Sa façon de s'arrêter au milieu du ruedo, centre de l'arène, lieu de l'affrontement. Son regard et ses naseaux qui cherchent, découvrent, observent. Après ces quelques minutes, elle sortit de son fin abri de planches. Les cornes immenses s'étaient tournées vers elle. Plusieurs dizaines de mètres séparaient les deux adversaires. Elle approcha. Le contact du sable sur ses pieds nus l'électrisa. À son tour, elle devint animal ! Les naseaux noirs s'écartèrent. Ils soufflèrent bruyamment ! La charge fut imprévue ! Les cornes pointues comme des dards frôlèrent les hanches qui se dérobèrent par un pivotement qui désarçonna l'attaquant ! Louisa reprit confiance ! Face à elle, c'était un nouvel adversaire. Un nouveau maître ! Inconsciemment, à la première rencontre, elle s'était comportée comme si elle affrontait Furio. Son corps et son esprit s'étaient habitués à lui : ses déplacements, ses ruades, ses réactions, ses pas. Mais à présent, comme une tempête qui ravage tout sur son passage, la peur effaçait cette expérience. Il fallait qu'elle soit attentive. Présente !
Lorsque le soleil quitta la ligne d'horizon, la femme avait retrouvé son audace. Les cris de joie et de provocations réveillèrent les hommes. González et Fernando assistèrent à l'éveil de la femme torero !
Lorsque Louisa vint rejoindre González, il ne put qu'extérioriser sa colère face à l'audace et aux risques pris ! Lui-même avait connu ce besoin irrépressible d'affronter la peur, mais à ce point, c'était pure folie ! La corrida avait été de toute beauté !
Les yeux bleus observèrent l'animal noir argenté retourner dans son vaste enclos. Il n'était pas épuisé. Elle était en sueur et ne tenait debout que par la force de la passion.
- Chaque taureau est un maître, murmurèrent les lèvres, tandis que les doigts continuaient leur danse devant le miroir à pied.
Cette manipulation fut comme une mise en condition. González resté en retrait eut la conscience d'assister à la naissance d'un torero. Tandis que les dernières mèches étaient nouées et cachées sous l'épaisse chevelure, les traits de son aimée changeaient. Ils devenaient concentrés. Rentré le bas du chignon sous la chevelure, deux pinces fines terminèrent de le maintenir. Louisa se regarda. Tout tenait solidement. Il ne s'agissait pas que cela se dénoue lors du combat. La moindre obstruction pouvait être mortelle. Elle reprit la montera posée sur l'osier de la chaise. La toque en astrakan noir fut posée délicatement sur le sommet de la tête. Les mains appuyèrent plusieurs fois dessus. Elles glissèrent ensuite sur le visage. Elles y restèrent. Louisa fit le vide en elle. Des images défilèrent. Ses parents. L'arène de Madrid. Ses étreintes avec González. Ses heures d'entraînement sous le soleil. Tous se dissipèrent emportés comme le brouillard du matin à la surface d'un lac.
Les yeux bleus s'ouvrirent. Tout était parfait. Il manquait pourtant quelque chose. González fut surpris de voir Louisa entièrement vêtue de sa tenue de torero, ouvrir l'armoire à vêtements et en sortir une longue jupe blanche. La longue et large étoffe fut passée autour de la taille fine. La silhouette se regarda dans le miroir.
- ¡ Está bien !
Ainsi habillée, Louisa sortit de la roulotte. González la suivit. Lorsqu'elle apparut dans l'arène, le public était silencieux. Les gradins étaient bondés à craquer : curieux, aficionados, touristes et journalistes. Cette foule disparate était venue assister au défi que la femme torero avait lancé à la face du monde taurin : qu'on lui donne le meilleur taureau et elle le vaincrait !
La blancheur de la tenue ne fut rien comparée à l'étonnement que fit la robe qui l'accompagnait. Lorsqu'elle entama son paseo ce fut dans un silence glacial. Puis, tels des couteaux lancés de toutes parts, des sifflements retentirent. La parole exulta. La robe fut moquée. La victime resta droite, la démarche lente et fière ! Sur ce même sable, Louisa avait combattu les taureaux de Martín. Elle avait appris que chaque combat était unique. Qu'il pouvait être son dernier. Ces sifflements et railleries n'étaient rien par rapport aux coups reçus ces derniers mois.
