10 ans plus tôt
De toutes les mauvaises idées que j'ai pu avoir, ce soir doit sûrement faire partie des pires. Si ma bonne étoile me voyait, elle me catapulterait sur Mars, affligée par ma stupidité légendaire et ma capacité à tout faire de travers.
Assise entre ses jambes, le dos appuyé contre son torse, je me laisse bercer par les battements de son coeur qui résonnent contre ma joue, par ses doigts qui dansent sur ma cuisse et ses lèvres qui fredonnent contre mon oreille. Et j'essaie d'oublier où on se trouve, ce qui s'est passé hier et ce qui se passera demain. Et j'essaie de me dire que ce soir je ne suis personne, juste moi, juste Rhea. Que, ce soir, ce n'est pas lui, pas le Leo qui brisera mon coeur au petit matin.
J'essaie, mais c'est dur, dur, dur. J'ai envie de croire que ce moment s'étirera à l'infini, qu'on n'aura pas à se relever et à reprendre nos vies, que je n'aurai pas à ressentir le manque, le vide de son absence. J'ai envie d'y croire. Vraiment. Le stylo tremble entre mes doigts. Les sourcils qui se froncent, je me penche un peu plus sur la pièce que je suis en train de dessiner sur son avant-bras et je ferme les yeux, tente de m'enfermer dans ma bulle, dans mon monde. Tracer. Tracer. Ombrer. Tracer. Tracer. Colorer. Les feutres se succèdent et le temps passe, je m'acharne sur son bras. Y a pas un mot qui franchit mes lèvres et pourtant, j'suis déjà en train d'écrire des poèmes, de marquer cette peau que je connais aussi bien que la mienne. Voilà ce qu'il restera de notre histoire, des traits au feutre qui s'effaceront, des mots -mes mots- que l'eau fera disparaître, que le temps fera oublier.
Demain, 10h, on m'enlève un petit bout de moi. Y aura plus personne pour me tenir compagnie durant mes soirées graffitis, plus de main à tenir, plus de peau à décorer.
Demain, 10h, Leo s'en va.
Ça fait mal. Ça brûle. Ça me tue. J'ai envie de lui hurler des "dégage" et de lui murmurer des "je t'aime". Tracer. Tracer. Ombrer. Tracer. Tracer. Colorer. J'ai envie de rester ici pour toujours et de partir sans me retourner. Tracer. Tracer. Ombrer. Tracer. Tracer. Colorer. Je le déteste. Je le déteste. Je le déteste. Je le déteste. Je l'aime. Le dernier feutre retombe par terre, à côté de sa jambe tendue. Ça y est, j'ai fini. J'ai vomi mon coeur sur son bras et maintenant, je n'ai plus rien à raconter. Plus de belles histoires, plus de jolies proses, plus de jolis dessins. Le regard fixe sur son bras, je me rends compte qu'il a arrêté de fredonner, que sa main libre est venue se poser sur ma nuque.
Et il suffira de ça, d'un petit rien, de la simple sensation de ses doigts sur ma peau, de son coeur qui bat contre le mien, pour pulvériser les dernières barrières. Un sanglot m'échappe et je craque. Mes larmes coulent pour la première fois depuis que j'ai appris qu'il partait à l'autre bout du continent. Ce n'était pas ça le plan, j'étais censée sourire, pas pleurer, j'étais censée lui dire à quel point je suis fière de le voir partir, pas le supplier de rester.
Sa main vient recouvrir mon poignet pour me tirer vers lui et ses lèvres viennent embrasser la virgule tatouée derrière mon oreille. La caresse m'arrache un frisson et j'ai presque envie de me laisser aller contre lui, de m'accrocher à lui jusqu'à ce qu'on ne puisse plus distinguer où il commence et où je termine. Mais sa tendresse a un goût amer qui me donne envie de reculer, sa douceur ne fait qu'empirer l'état de mon coeur déjà bien amoché.
"Je croyais que les filles ne pleuraient pas ?"
Un rire étranglé m'échappe en l'entendant me renvoyer la phrase que je lui ai balancé au visage la première fois qu'on s'est rencontré. Je renifle bruyamment et détourne la tête, trop fière pour lui montrer mon nez qui coule, ma grimace, mes yeux gonflés.
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Let's get crazy
RomanceRhea et Leo, c'était l'amour de jeunesse que tout le monde voyait durer. C'était les nuits clandestines passées sur le toit du lycée, les soirées graffitis et les danses endiablées. Ils s'aimaient, Bonnie and Clyde. Il faut croire que ça n'a pas suf...
