La nuit serait sûrement glaciale si elle existait dans les bas-fonds de la Capitale.
La rue serait vide. Les gens seraient restés aux dortoirs et les rats ne seraient pas aussi nombreux à courir entre les jambes des passants. Mais la nuit ne nous atteignait pas ici. C'était à peine si je distinguais les étoiles, luisantes derrière le plafond de verre qui surplombait l'ensemble de l'allée Circulaire.
Au dessus de ma tête passa la Navette , telle une étoile filante. Ce wagon doré suspendu à une rame n'était utilisé que par les nobles, parfois par le roi. Elle ne desservait que les arrêts des étages supérieurs, généralement les quartiers des différentes Familles ou la salle du trône. La Navette ne faisait pas de bruit, contrairement au tas de ferraille qui nous servait de moyen de transport. Cahotant sur les rails, la Vanette s'arrêta, ouvrant avec fracas ses portes métalliques et se déversa dans l'allée une centaine de travailleurs, de valets et de mécaniciens épuisés par leur journée.
Je montai à l'intérieur en remettant ma capuche en place. Lors de mon premier trajet dans ces wagons, les relents de pisse et d'huile avaient manqué de me faire vomir. Je reniflai avec dédain les odeurs qui, maintenant, ne m'atteignaient même plus. La Vanette ferma ses portes et reprit son chemin, se ballotant avec des grincements tonitruants.
Je m'assis sur l'une des seules banquettes à vue d'oeil propre, évitant de toucher quoi que ce soit à l'intérieur du wagon. Un homme se trouvait en face de moi, portant la tenue typique des mécaniciens de l'Anneau Calidis. Mais aucun badge n'indiquait à quelle section celui-ci appartenait si bien que je le supposai renvoyé. Il fixait ses mains avec une lueur de désespoir dans ses yeux. Il devait se demander quoi faire maintenant. S'il sortait à l'extérieur de l'Anneau, aucun doute qu'il se ferait rejeter par les habitants des villages miniers trimants dehors dans le froid et la glace. Les hommes et femmes qui décidaient d'entrer ici pour servir et s'occuper du confort des nobles savaient quel mépris ils récolteraient à la sortie. Peut-être déciderait-il donc de ne pas quitter l'Anneau et d'attendre tout simplement la mort dans ce wagon. Des gardes royaux descendraient et demain, une tâche de sang aura pris sa place sur le siège usé et moisi.
Un tintement retentit et je sus que je devais sortir. L'homme resta assis.
Cet arrêt était le plus utilisé, car s'étaient agglutinés autour des centaines de marchants clandestins, vendant leurs produits sur de petites échoppes bancales. C'était un marché noir à découvert mais personne n'était jamais intervenu car il n'avait jamais posé problème et certains disaient même que des nobles en profitaient également. C'étaient généralement des couturiers ou des réparateurs qui, une fois leur travail pour les nobles terminé, venaient se faire un peu plus d'argent avec ce qu'ils fabriquaient. Plusieurs personnes me bousculèrent pour monter dans le wagon et je pénétrai dans la foule compacte et mouvante. Un homme agitait le journal officiel au dessus de sa tête, hurlant à plein poumon pour couvrir le bruit des passants.
- Le nouveau roi est monté sur le trône ! Un journal, deux mauls seulement ! Toutes les nouvelles et potins pour deux mauls seulement !
L'image en noir et blanc du jeune roi était affichée sous le titre. Je tendis les deux pièces argentées au vendeur, qui récupéra l'argent, le fourra dans sa poche et sans même un regard, continua de crier pour appâter de potentiels acheteurs. Le journal en main, je repris ma route, fixant le visage de ce jeune homme avec un sourire poli accroché au visage. L'appareil photo n'avait pas su capturer le regard du nouveau roi, normalement si discordant. La photographie n'affichait qu'un oeil plus clair que l'autre, tous les deux d'une teinte de gris profondément narcotique.
Je dépassai la zone commerçante de la Circulaire pour finalement arriver vers l'une des parties les plus calmes. Toujours au dessus de moi, la Navette passa refaire un tour et les nuages avaient fini par cacher complètement le ciel. Le plafond vouté fait de verre et de métal, rejoignant les deux bâtiments de part et d'autres de la Circulaire, reflétait les lumières des lampadaires accrochés un peu partout sur les murs emprisonnant l'allée.
Me tournant vers une entrée dont les portes avaient été détruites, je quittai finalement l'allée en empruntant un escalier menant à un étage inférieur. Celui-ci, s'étendant sous la Circulaire et subissant le vacarme causé par la Vanette, n'était qu'un dédale de couloirs et d'escaliers qui, tantôt, menaient aux niveaux inférieurs comprenant les dortoirs et les machines faisant fonctionner l'Anneau, tantôt rejoignaient les paliers supérieurs. Ces escaliers-là n'étaient utilisés que par les gens employés au soin des nobles, dont tous les étages supérieurs leur étaient privatisés. Il m'arrivait de les utiliser. Parfois.
Je descendis à nouveau et le tapage des machines m'assourdit les oreilles. Les loupiotes clignotaient, puis s'éteignaient pendant quelques secondes avant de se rallumer. Une épaisse fumée montait, chaude et nauséabonde, pour se coller contre mes vêtements qui la faisaient tourbillonner. Au loin, les voix des mécaniciens retentissaient, presque imperceptibles avec tout ce chahut. Je jetai un coup d'oeil par dessus son épaule, vérifiant que personne ne me suivait. Je me baissai pour passer sous des planches métalliques condamnant une porte : une douleur dans mon dos m'arracha une grimace, puis je rentrai dans une nouvelle pièce. Ici, pas de lumières mais l'unique scintillement d'un petit bouton rouge, survivant d'un engin laissé à l'abandon.
J'ouvris le battant d'une dernière porte et les regards se tournèrent alors vers moi. Mon arrivée provoqua quelques sourires et l'arrêt immédiat de toutes les conversations. Je jetai le journal sur la table métallique, sans un regard pour l'image du nouveau roi puis souris en retour.
- Mesdames et messieurs, l'occasion se présente enfin. Je crois qu'il est grand temps de faire le ménage.
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RED RING
FantasyUn nouveau roi monte sur le trône. Les secrets et la rancoeur qui s'amoncelaient dans les bas-fonds de la Capitale se réveillent et les premiers meurtres font trembler la Couronne. Aux premières loges de tous ces crimes, quatre rejetés de cette soc...
